Le carnet · 13 octobre 2026

La conversation que je n’aurai jamais

Il y a une conversation que je prépare depuis des années, et qui n’aura pas lieu. La personne à qui elle était destinée est morte. Je le sais très bien. Je continue quand même.

Ce ne sont pas des reproches, pas exactement. Ce sont des phrases pour expliquer. Pourquoi je n’étais pas là ce jour-là. Ce que j’avais compris de travers, et ce qu’elle avait compris de travers aussi. Une phrase surtout, la première, que j’ai dû réécrire cent fois. Elle commence par « Tu sais », et elle a beaucoup changé.

C’est ça qui m’a arrêtée, ce soir, en faisant la vaisselle : elle change encore. Je l’ai retouchée il y a quelques jours, un mot plus doux à la place d’un mot plus juste. Je fais des corrections à une lettre qui ne partira jamais, et je les fais avec soin, comme si quelqu’un allait la lire.

Je me suis demandé pour qui je la polis. Pas pour elle. Elle ne l’entendra pas, et de son vivant elle m’aurait coupée à la deuxième ligne, je le sais aussi. La version d’elle qui écoute jusqu’au bout, hoche la tête, et ne répond rien, c’est moi qui l’ai fabriquée. Elle est très commode. Elle ne m’a jamais contredite.

J’ai essayé, en priant, de faire ce qu’on dit qu’il faut faire : ne plus lui parler à elle, mais parler d’elle à Dieu. La remettre. Je n’y suis pas arrivée. Dès que je dis son prénom, la phrase qui commence par « Tu sais » remonte, et elle s’adresse à elle, pas à Lui. Elle a sa route toute tracée. Je me suis aperçue que je n’avais jamais dit ces phrases à Dieu. Pas une fois. Je les garde pour la conversation qui n’aura pas lieu, comme si Lui risquait de me répondre autre chose.

Je ne sais pas quoi en faire. Je ne vais pas les brûler, je ne vais pas les lâcher, et je ne vais pas faire semblant d’avoir fait la paix. Ce soir j’ai seulement remarqué qu’il y a une phrase dans ma vie que je n’ai jamais montrée à personne, et que je la tiens à jour.

Manne te donne une prière par jour, même pour les noms qu’on ne sait pas encore confier.