Pourquoi prier si Dieu sait déjà ce dont j'ai besoin
Si Dieu sait déjà, à quoi sert de demander ? La même question posée deux fois dans Marc 10, ce que la demande fabrique, et un geste concret.
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C’est l’objection la plus honnête qu’on puisse faire à la prière de demande, et elle n’est pas d’un sceptique. Si Dieu sait tout, il sait ce qui manque, il sait à quel point ça manque, il le savait avant que je me mette à genoux. Dire les choses ne lui apprend rien. Alors pourquoi les dire.
La question mérite mieux qu’une pirouette. Elle en reçoit une, en général : on répond que la prière change celui qui prie, ce qui est vrai et ne coûte rien à dire. Il vaut mieux regarder ce que les textes font.
L’objection est dans l’Évangile, avant nous
Ce n’est pas nous qui l’avons trouvée.
Ne leur ressemblez pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.
Matthieu 6.8 (Segond 1910)
Il faut lire ce qui précède, sinon la phrase paraît décourager la demande. Le verset d’avant vise une manière de prier précise.
En priant, ne multipliez pas de vaines paroles, comme les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés.
Matthieu 6.7 (Segond 1910)
« À force de paroles ». Ce qui est visé, c’est le volume. L’idée qu’on obtienne en fournissant davantage : plus de détails, plus de contexte, plus d’arguments. Comme si la prière était un dossier à instruire et qu’un dossier mieux fourni passait mieux.
Et Jésus coupe cela net : le destinataire est déjà au courant. Puis, trois versets plus loin, il donne le Notre Père, qui contient six demandes.
C’est donc qu’une fonction de la demande vient d’être supprimée, une seule, celle d’informer. Les autres tiennent toujours. Reste à savoir lesquelles.
La même question, posée deux fois dans le même chapitre
Marc a fait quelque chose de très étrange au chapitre 10, et on le remarque rarement parce que les deux scènes sont lues séparément.
Deux disciples s’approchent. Ils ne commencent pas par dire ce qu’ils veulent.
Les fils de Zébédée, Jacques et Jean, s’approchèrent de Jésus, et lui dirent : Maître, nous voudrions que tu fisses pour nous ce que nous te demanderons.
Marc 10.35 (Segond 1910)
C’est un accord de principe demandé avant l’objet. Un blanc-seing. Et Jésus, au lieu de l’accorder ou de le refuser, les oblige à parler.
Il leur dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ?
Marc 10.36 (Segond 1910)
Alors seulement la chose sort : être assis à sa droite et à sa gauche dans sa gloire. Formulée, elle devient regardable, et elle ne résiste pas au regard. Ils ne l’auraient probablement pas dite comme ça s’ils avaient pu obtenir sans la dire.
Quinze versets plus loin, un mendiant aveugle est assis au bord du chemin à la sortie de Jéricho. Il crie, on le fait taire, il crie plus fort. On finit par l’amener. Il est aveugle, tout le monde le voit, et il vient de crier deux fois.
Jésus, prenant la parole, lui dit : Que veux-tu que je te fasse ? Rabbouni, lui répondit l’aveugle, que je recouvre la vue.
Marc 10.51 (Segond 1910)
La question est superflue en information. Elle ne l’est pas pour l’homme.
Ce que la formulation fabrique
Voilà ce que la demande fait, et que rien d’autre ne fait à sa place.
Tant qu’une chose reste un besoin, elle n’a pas de contour. Elle pèse, elle occupe, elle colore la journée, et on ne pourrait pas la dire en une phrase si on nous le demandait. Dès qu’elle devient une phrase, elle en a un. On voit ce qu’on demande, et parfois on voit qu’on ne le voulait pas.
C’est exactement ce qui sépare les deux scènes. Jacques et Jean voulaient ne pas avoir à formuler. Bartimée formule, et sa réponse tient en cinq mots.
Notez ce qu’il ne dit pas. Il ne demande pas que ça s’arrête, ni que ce soit moins dur, ni qu’on le laisse tranquille. Il nomme une chose à recevoir. C’est une demande positive, et il n’y en a pas tant que ça dans nos prières.
Il faut ajouter que Dieu pose des questions dont il a la réponse dès la troisième page de la Bible.
Mais l’Éternel Dieu appela l’homme, et lui dit : Où es-tu ?
Genèse 3.9 (Segond 1910)
L’homme est caché derrière un arbre dans un jardin. La question ne sert pas à le localiser. Elle sert à ce qu’il sorte et réponde lui-même.
Deux priants qui n’ont demandé qu’une chose
Ignace de Loyola a bâti les Exercices spirituels autour de cette obligation de formuler : chaque contemplation s’ouvre par la demande de ce qu’on veut obtenir, avant de commencer. Et la prière qui termine le livre ne demande qu’une chose, nommée.
Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté ; tout ce que j’ai et possède, tu me l’as donné ; à toi, Seigneur, je le rends. Donne-moi seulement ton amour et ta grâce ; cela me suffit.
Ignace de Loyola, Exercices spirituels, 234
« Seulement ». Le mot fait tout le travail : il écarte le reste et assume l’écart.
Augustin prend le problème par l’autre bout. Avant de savoir quoi demander, il constate qu’il manque quelque chose.
Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en Toi.
Augustin d’Hippone, Confessions, I, 1
C’est la description d’un besoin sans objet identifié : quelque chose cherche, et ne trouve pas dans ce qu’on lui donne. Toutes nos demandes précises sont des essais de nommer ça. Elles se trompent souvent, et ce n’est pas grave. On ne trouve pas le mot juste en attendant qu’il vienne.
Une prière pour demander en clair
À dire une fois, sans rien ajouter derrière.
Seigneur, Tu sais déjà, et je vais Te le dire quand même. Pas pour T’apprendre quelque chose. Pour savoir ce que je demande. J’ai longtemps tourné autour : que ça s’arrête, que ce soit moins lourd, que les choses s’arrangent. Aujourd’hui je nomme une chose, une seule, et je la nomme en clair. Voilà ce que je veux. Fais-en ce que Tu veux.
Une chose à faire aujourd’hui
Une phrase, à voix haute, et une contrainte.
Réponds à la question de Marc 10.51 comme si elle t’était posée maintenant. Une seule chose, en une phrase courte.
La contrainte est la suivante : la phrase doit dire ce que tu veux recevoir, pas ce que tu veux voir disparaître. Si elle contient « moins », « plus de », « que ça s’arrête » ou une négation, elle n’est pas finie. Réécris-la jusqu’à ce qu’elle nomme quelque chose.
C’est souvent le moment inconfortable, et c’est le seul travail de l’exercice. Beaucoup de nos demandes ne survivent pas à la traduction en positif, et ce qui apparaît à la place est plus vrai.
Si aucune phrase ne vient, commence par t’arrêter : la demande vient rarement en premier. Et une fois la phrase trouvée, elle suffit pour aujourd’hui, sans qu’on ait à la compléter.
Questions fréquentes
Pourquoi prier si Dieu sait déjà tout ?
Parce que la demande ne sert pas à renseigner Dieu. Elle sert à formuler. Tant qu'une chose reste un besoin diffus, elle n'a pas de contour ; dès qu'elle devient une phrase, elle en a un, et on voit ce qu'on demande. Matthieu 6.8 supprime une seule fonction de la prière, celle d'informer, et laisse les autres intactes.
Que veut dire Matthieu 6.8 ?
« Ne leur ressemblez pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez » (Segond 1910). La phrase vient juste après un reproche adressé à ceux qui prient beaucoup pour être exaucés à force de paroles. Elle ne dit pas d'arrêter de demander : le Notre Père, six demandes, arrive trois versets plus loin. Elle dit que la quantité d'information ne fait rien à l'affaire.
Faut-il demander des choses précises dans la prière ?
Le seul endroit où Jésus pose la question, il la pose en clair : « Que veux-tu que je te fasse ? » (Marc 10.51). L'aveugle répond par une chose nommée, pas par une intention générale. Rien n'interdit les prières larges, mais une demande précise a un avantage : elle est vérifiable par celui qui la fait, et elle l'engage.
Est-ce égoïste de demander pour soi ?
Demander pour soi est ce que fait Bartimée, et personne ne l'en reprend. Ce que Marc 10 met en cause n'est pas de demander pour soi, c'est de demander sans dire quoi : Jacques et Jean réclament d'abord un accord de principe, et ce qu'ils veulent vraiment ne sort qu'après. Le problème est le blanc-seing, pas le « je ».