Le Notre Père, demande par demande : ce qu'on dit vraiment

Sept demandes récitées en quinze secondes. Le texte, l'ordre qui n'est pas le nôtre, la condition qu'on s'y impose, et la phrase changée en 2017.

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C’est la prière que presque tout le monde sait, et c’est peut-être pour cela qu’on ne la lit plus. Elle sort d’un bloc, à la vitesse d’une formule. Il faut un effort pour entendre qu’elle demande sept choses précises, dans un ordre qui n’est pas du tout celui de nos prières spontanées.

Elle n’est pas née d’une réflexion sur la prière, mais d’une question. Un disciple demande : « Seigneur, enseigne-nous à prier » (Luc 11.1). La réponse est ce texte, et chez Matthieu il est précédé d’un avertissement qui mérite d’être lu avant lui : votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez (Matthieu 6.8). Ce qui suit n’est donc pas une liste destinée à informer Dieu.

Le texte, tel que l’Évangile le donne

Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié ; que ton règne vienne ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ; pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin.

Matthieu 6.9-13 (Segond 1910)

Ce n’est pas exactement ce que tu dis à la messe, et il n’y a là aucune anomalie : le texte liturgique est une autre traduction du même passage grec. Luc, de son côté, en donne une version plus courte, sans « que ta volonté soit faite » ni « délivre-nous du malin », et il demande le pain « chaque jour » au lieu d’« aujourd’hui » (Luc 11.2-4). Deux évangiles, deux mises en situation, une même prière déjà en usage quand on l’écrit.

Sept demandes, et un ordre qu’on n’aurait pas choisi

Compte-les dans le texte. Trois d’abord, toutes tournées vers Dieu : ton nom, ton règne, ta volonté. Quatre ensuite, tournées vers nous : le pain, le pardon, la tentation, le mal.

Le mot « nous » n’apparaît qu’à la quatrième demande. Or quand nous prions seuls, sans texte, notre première phrase est presque toujours la quatrième. On commence par ce qui manque, et c’est humain. Cette prière ne l’interdit pas, elle le décale : elle nous fait dire trois choses qui ne nous concernent pas directement avant d’arriver à ce qui nous serre.

Ce décalage n’est pas une politesse. Il change la position de celui qui demande. Dire « que ton règne vienne » avant « donne-nous », c’est reconnaître qu’on entre dans quelque chose de plus vaste que sa propre journée, et que la demande d’après y aura sa place.

« Notre pain de ce jour »

La demande la plus concrète est aussi la plus limitée. Elle ne porte pas sur la sécurité, ni sur les réserves : elle porte sur aujourd’hui.

C’est un vieux réflexe biblique. Dans le désert, la nourriture arrive avec une consigne étrange : le peuple en ramassera « jour par jour, la quantité nécessaire » (Exode 16.4), et ce qui est gardé pour le lendemain se corrompt (Exode 16.20). La manne ne se stocke pas. Demander son pain de ce jour, c’est accepter de revenir demain.

La demande qui coince

Il y a une phrase dans cette prière que personne ne peut dire distraitement une fois qu’il l’a vue : « comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».

C’est la seule où celui qui prie dit quelque chose sur lui-même au beau milieu d’une demande. Et il ne le dit pas en passant : il propose une mesure. Luc va plus loin encore et remplace la comparaison par une cause : « pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque nous offense » (Luc 11.4).

Matthieu, lui, ne laisse aucun doute sur ce qu’il vient de faire dire, puisqu’il enchaîne immédiatement :

Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses.

Matthieu 6.14-15 (Segond 1910)

Il n’existe pas de version de cette phrase qui n’engage à rien. Mais regarde de plus près ce qu’elle engage : pas un état atteint, une direction prise. Elle ne dit pas « comme nous avons fini de pardonner ». Et elle se dit au pluriel, portée par plus d’une personne à la fois, ce qui est une grâce les jours où le pardon n’est pas fait. Continuer à la dire pendant qu’on n’y arrive pas encore n’est pas de l’hypocrisie. C’est probablement la seule manière d’y arriver un jour.

« Ne nous laisse pas entrer en tentation » : ce qui a changé en 2017

Segond traduit « ne nous induis pas en tentation ». La liturgie française a longtemps dit « ne nous soumets pas à la tentation ». Depuis le 3 décembre 2017, premier dimanche de l’Avent, elle dit « ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Le motif du changement est simple : l’ancienne formulation n’était pas fausse, mais elle pouvait laisser croire que Dieu tente lui-même celui qui prie. Or une épître le refuse en toutes lettres :

Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise : C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne.

Jacques 1.13 (Segond 1910)

Cette nouvelle traduction n’est pas une décision isolée : elle appartient à la traduction liturgique de la Bible, confirmée par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements le 12 juin 2013, que les évêques de France ont rendue obligatoire dans la liturgie publique à partir de ce dimanche de 2017 (Église catholique en France, dossier de presse « Nouvelle traduction du Notre Père »).

Ce que le nouveau texte déplace est plus intéressant que la polémique. La demande ne porte plus sur les intentions de Dieu, elle porte sur un seuil : ne me laisse pas entrer là où je sais que je ne tiendrai pas. C’est une prière de porte, et elle se dit avant, pas pendant.

Le dire lentement, une fois

Voici la seule chose à faire de cette page. Dis-le une fois, à raison d’une demande par respiration, en t’arrêtant vraiment après chacune. Sept arrêts. Cela prend environ une minute.

La plupart d’entre nous découvrent alors qu’ils n’avaient jamais entendu la troisième, et qu’une seule des sept leur reste en travers. C’est généralement celle-là qu’il faut prier ensuite, avec ses propres mots, et sans chercher de belle formule.

L’autre prière que presque tout le monde sait par cœur se prête au même exercice, et elle réserve la même surprise : le Je vous salue Marie, mot à mot, dont la première moitié est citée telle quelle d’un seul chapitre de Luc.

Questions fréquentes

Quel est le texte exact du Notre Père ?

Il en circule deux, et c'est normal. Le texte biblique, cité ici dans la traduction Louis Segond 1910 (Matthieu 6.9-13), et le texte liturgique, celui qu'on dit à la messe, qui est une autre traduction du même passage. Ils disent la même chose avec des mots un peu différents. La sixième demande du texte liturgique a été modifiée en 2017.

Pourquoi dit-on « ne nous laisse pas entrer en tentation » et non plus « ne nous soumets pas à la tentation » ?

Parce que l'ancienne formulation, sans être fausse, pouvait laisser croire que Dieu tente lui-même celui qui prie, ce que l'épître de Jacques dit expressément l'inverse (Jacques 1.13). La nouvelle traduction a été confirmée par la Congrégation pour le culte divin en juin 2013, avec l'ensemble de la traduction liturgique de la Bible, et rendue obligatoire dans la liturgie publique en France à partir du 3 décembre 2017, premier dimanche de l'Avent.

Pourquoi Matthieu et Luc ne donnent-ils pas le même texte ?

Parce que les deux évangiles rapportent la même prière dans deux situations différentes. Chez Luc, elle répond à une demande explicite d'un disciple (Luc 11.1) et la version donnée par Segond est plus courte. Chez Matthieu, elle est enseignée à une foule, dans un discours sur la manière de prier. Les différences ne sont pas des erreurs : elles montrent une prière déjà transmise, déjà dite par des communautés vivantes.

Le Notre Père suffit-il comme prière quotidienne ?

Il porte tout ce qu'une journée peut avoir besoin de demander : le pain, le pardon, la protection. Beaucoup de traditions le disent trois fois par jour et n'y ajoutent rien. Ce qu'il ne fait pas, c'est nommer ce qui t'arrive à toi, aujourd'hui. C'est souvent ce que vient faire une prière plus personnelle, après lui, pas à sa place.