Prière contre l'angoisse, quand il n'y a rien à nommer

Une prière contre l'angoisse les jours où aucun souci n'est identifiable : ce que le psaume 94 change, un verset qui dit le corps d'abord, un geste concret.

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On donne toujours le même conseil pour l’inquiétude, et il est bon : nomme ce qui pèse, dis-le, remets-le. Il marche à une condition qu’on ne dit jamais. Il faut avoir quelque chose à nommer.

Certains matins, il n’y a rien. C’est là avant la première pensée : le milieu du corps serré, le souffle court, une urgence sans destination. On cherche la cause par réflexe, on passe en revue le travail, l’argent, les gens, la santé, et rien ne répond vraiment. C’est ce matin-là que cette page prend.

Le souci a un objet, l’angoisse n’en a pas

Ce n’est pas une nuance de vocabulaire, c’est une différence de méthode.

et déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car lui-même prend soin de vous.

1 Pierre 5.7 (Segond 1910)

Le verset dit « soucis », au pluriel, et des soucis se comptent. Le geste qu’il demande est un transport : prendre une chose, la porter ailleurs, la lâcher. Il présuppose donc qu’on puisse la prendre dans les mains. C’est vrai d’une échéance, d’un examen, d’une personne dont on n’a pas de nouvelles, et c’est exactement le travail que fait la prière pour la paix intérieure : nommer une par une les choses qui serrent, puis les déposer.

L’angoisse arrive sans dossier. Il n’y a rien à prendre. Et le conseil, appliqué tel quel, se retourne : il faut d’abord trouver un motif, donc retarder la prière, donc chercher. On finit par en fabriquer un, parce qu’un motif plausible soulage plus vite qu’un état sans nom.

Ce n’est pas de la mauvaise foi. C’est ce que fait une tête qui a besoin que les choses aient une forme.

Le psaume dit d’abord ce que fait le corps

Le psaume 55 s’y prend autrement, et l’ordre est instructif.

Mon cœur tremble au-dedans de moi, Et les terreurs de la mort me surprennent ; La crainte et l’épouvante m’assaillent, Et le frisson m’enveloppe.

Psaume 55.5-6 (Segond 1910)

Quatre propositions. Un cœur, des terreurs, une crainte, un frisson. Ce sont des sensations, pas des sujets d’inquiétude, et aucune des quatre ne commence par « parce que ».

Il faut être honnête sur un point : ce psaume a une cause, et elle est nommée deux versets plus haut, un ennemi et une oppression. Le psalmiste n’ignore pas d’où ça vient. Mais quand il en arrive à ce qui se passe en lui, il ne rattache rien à cette cause. Il décrit. Il consacre deux versets entiers à des symptômes avant de demander quoi que ce soit.

Autrement dit, la Bible connaît une prière qui commence par le corps. Ce n’est pas un contournement, c’est un début.

Une consolation qui n’attend pas que la foule se disperse

Le verset suivant est le plus utile de tous, et il est peu cité.

Quand les pensées s’agitent en foule au-dedans de moi, Tes consolations réjouissent mon âme.

Psaume 94.19 (Segond 1910)

Trois choses s’y lisent, et le lecteur peut les vérifier sur le texte.

La première : « en foule ». Des pensées au pluriel, et pas une seule n’est nommée. C’est la forme exacte de l’angoisse, une multitude sans objet identifiable, et elle a droit de cité dans un psaume.

La deuxième : la conjonction. Le verset dit « Quand », pas « après ». Il pose les deux moitiés dans le même temps. La consolation ne vient pas quand la foule s’est dispersée, elle vient pendant qu’elle s’agite.

La troisième, la plus importante : le verset ne dit nulle part que les pensées cessent. Il ne promet pas le calme. Il dit qu’autre chose est là en même temps.

Il n’y a donc pas de condition d’entrée. On n’a pas à s’être expliqué son angoisse pour prier ; on n’a même pas à ce qu’elle diminue.

Un détail achève de relier les deux textes. Segond écrit « au-dedans de moi » au psaume 55.5, et « au-dedans de moi » au psaume 94.19. La même expression, dans les deux versets, pour situer ce dont on parle. C’est à l’intérieur, et à cet endroit-là ni l’un ni l’autre ne nomme de cause.

Une prière contre l’angoisse

À dire lentement, sans chercher de motif avant de commencer.

Seigneur, c’est là avant que j’ouvre les yeux, et je ne sais pas de quoi c’est le nom. Je ne Te demande pas de me dire pourquoi. Je Te dis ce que je vois : le souffle court, les mains froides, la journée qui paraît trop grande. Tu n’attends pas que ce soit rangé pour venir. Viens dans la foule, et pas après elle. Je reste là, et Tu es là.

Ceux qui ont prié sans savoir pourquoi

Deux façons de tenir, très différentes.

Gerard Manley Hopkins a écrit ses poèmes les plus noirs sans jamais les publier, dans des années d’épuisement, prêtre dans des paroisses ouvrières puis professeur à Dublin. L’un d’eux commence ainsi.

Je m’éveille et je sens la peau de la nuit, non celle du jour.

Gerard Manley Hopkins, « Je m’éveille et je sens », 1885, publié en 1918, traduction de l’équipe de Manna

Le premier vers ne donne aucune raison. Il nomme une sensation au réveil, et le poème avance à partir de là. Que son épuisement ait été réel est un fait de sa vie, jamais une consigne : personne n’a à rechercher cet état pour prier comme lui. Ce qu’on peut lui prendre est plus simple, et c’est beaucoup : il a écrit ce qu’il sentait avant d’avoir de quoi l’expliquer.

François de Sales, qui a passé sa vie à répondre par lettres à des gens inquiets, tourne la chose autrement.

Ne regardez pas avec inquiétude les changements de cette vie ; espérez plutôt que le même Père qui a pris soin de vous jusqu’ici prendra soin de vous encore.

François de Sales, Lettres

Il ne discute pas de l’avenir, et c’est fin, parce que l’angoisse gagne toujours ce débat-là : l’avenir est inconnu, on peut donc tout y mettre. Il déplace le regard vers ce qui a déjà tenu. Ce n’est pas un argument, c’est une mémoire, et une mémoire se vérifie.

Jésus fait le même déplacement en une phrase, dans le sens du temps.

Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

Matthieu 6.34 (Segond 1910)

Il ne dit pas qu’il n’y a pas de peine. Il en donne la mesure : celle d’un jour.

Quand ce n’est plus une question de prière

Cette page parle de l’angoisse qui vient et qui passe. Il en existe une autre, qui revient, qui s’installe, qui empêche de dormir, de travailler ou de sortir. Celle-là se soigne, et rien de ce qui est écrit ici ne s’adresse à elle seule : prier ne remplace pas un médecin, et en parler à son médecin traitant est un geste de bon sens, pas un manque de foi.

Et si l’angoisse tourne à des pensées de mourir, le 3114 répond gratuitement, jour et nuit. Il répond aussi à ceux qui s’inquiètent pour quelqu’un.

Une chose à faire aujourd’hui

Deux minutes, à la façon du psaume 55.

Nomme quatre choses que fait ton corps, en ce moment. Pas quatre soucis : quatre sensations. La poitrine, le souffle, les mains, la mâchoire, ce que tu veux, du moment que c’est physique et que tu peux le constater.

Interdis-toi, pendant ces quatre phrases, d’ajouter « parce que ». Si un motif se présente, laisse-le passer sans le noter.

Puis une seule phrase à Dieu, la plus courte que tu trouves. Puis arrête-toi. Tu n’as pas à obtenir le calme avant la fin des deux minutes : le psaume ne le promet pas non plus. Si la nuit qui vient t’inquiète déjà, ce sont les mêmes deux minutes, un peu plus tard.

Et si ce qui serre a un nom, un vrai, alors la prière dans l’épreuve est la bonne page : là, il y a quelque chose à porter.

Questions fréquentes

Quelle prière dire contre l'angoisse ?

Une prière qui ne commence pas par expliquer. L'angoisse n'a pas toujours d'objet : chercher lequel avant de prier revient à retarder la prière jusqu'à ce qu'on ait trouvé un motif, et on finit par en inventer un. Le plus court chemin est de dire ce qui se passe (le souffle, la poitrine, l'heure) puis une seule demande, sans y ajouter de cause.

Quelle différence entre l'inquiétude et l'angoisse ?

L'objet. L'inquiétude porte sur quelque chose : une échéance, un examen, une personne. On peut la nommer, donc on peut la déposer, et c'est exactement ce que 1 Pierre 5.7 propose de faire de « tous vos soucis ». L'angoisse, elle, arrive sans dossier. Il n'y a rien à prendre dans les mains, et le conseil de tout remettre à Dieu devient une tâche impossible plutôt qu'un soulagement.

Quel verset prier quand l'angoisse n'a pas de cause ?

Le psaume 94.19 : « Quand les pensées s'agitent en foule au-dedans de moi, Tes consolations réjouissent mon âme » (Segond 1910). Le verset parle de pensées au pluriel, sans en nommer une seule, et il ne dit nulle part qu'elles cessent. La consolation arrive pendant, pas après. Il n'y a donc pas de condition d'entrée.

Faut-il consulter, ou est-ce que prier suffit ?

Une angoisse qui revient, s'installe et empêche de dormir, de travailler ou de sortir se soigne, et prier ne remplace pas un médecin. En parler à son médecin traitant est un geste de bon sens, pas un manque de foi. La prière accompagne un traitement, elle ne le remplace pas.