Prière quand tout va bien : sans rien à demander

Une prière quand tout va bien n'a rien à réclamer, et c'est ce qui la rend rare. Le Deutéronome ne place pas l'oubli de Dieu au désert, mais à table.

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Il y a des jours où il n’y a rien à signaler. Personne n’est malade, le travail tient, la maison est calme, et l’on s’aperçoit le soir qu’on n’a pas prié. Pas par refus : faute de motif. Chez beaucoup, la prière s’allume au signal d’alarme. Quand l’alarme se tait, elle se tait aussi.

Cette page part de là. Non pour faire honte à qui ne prie que dans les ennuis, c’est le cas de presque tout le monde, mais pour regarder ce que devient la prière quand elle n’a rien à demander.

Le soupçon

Il arrive qu’on s’en aperçoive d’un coup, en repensant à ce qu’on dit à Dieu depuis des mois : des demandes, des inquiétudes, des prénoms de malades. Vient alors une gêne, presque une question d’honnêteté. Si je ne Lui parle que lorsque j’ai besoin de Lui, qu’est-ce que je Lui dis de nous deux ?

La gêne est saine. Elle ne demande pas de se fabriquer des soucis pour avoir de quoi prier, ni de se forcer à un enthousiasme qu’on n’a pas. Elle demande seulement de remarquer que le jour heureux n’est pas un jour sans Dieu. C’est un jour où l’on n’a pas besoin qu’Il fasse quelque chose. Ce n’est pas pareil.

Où l’Écriture place l’oubli

On imagine volontiers qu’on perd Dieu dans l’épreuve. Le Deutéronome dit presque l’inverse. Au moment où Moïse parle, le peuple sort de quarante ans de désert, et c’est la suite qui l’inquiète.

Lorsque tu mangeras et te rassasieras, lorsque tu bâtiras et habiteras de belles maisons, lorsque tu verras multiplier ton gros et ton menu bétail, s’augmenter ton argent et ton or, et s’accroître tout ce qui est à toi, prends garde que ton cœur ne s’enfle, et que tu n’oublies l’Éternel, ton Dieu.

— Deutéronome 8.12-14 (Segond 1910)

Le danger nommé n’est pas la révolte, c’est l’oubli. Et l’oubli ne se produit pas au désert, où l’on manque de tout et où l’on crie. Il se produit à table, une fois rassasié. Le texte n’accuse pas l’abondance : les belles maisons ne sont pas un péché, le bétail non plus. Il dit seulement que c’est là que la mémoire lâche, parce que rien ne vient la réveiller.

Deux versets plus tôt, le même chapitre donne le geste qui va avec.

Lorsque tu mangeras et te rassasieras, tu béniras l’Éternel, ton Dieu, pour le bon pays qu’il t’a donné.

— Deutéronome 8.10 (Segond 1910)

L’ordre compte. Manger, être rassasié, puis bénir. Pas avant, pour obtenir le repas : après, quand il n’y a plus rien à obtenir. C’est exactement la prière du jour où tout va bien. Elle arrive une fois le besoin satisfait, au moment précis où elle ne sert plus à rien.

Pas tout à fait un merci

On pourrait croire que la prière des jours heureux se réduit au merci. Le merci en fait partie, et la prière de gratitude apprend à le dire sans en faire une liste. Mais le merci garde un pied dans la logique du besoin : il répond à quelque chose de reçu. Un jour où tout va bien, on n’a souvent rien de précis à nommer. Tout est simplement à sa place.

Jacques, dans une lettre par ailleurs sévère, range la chose en deux questions.

Quelqu’un parmi vous est-il dans la souffrance ? Qu’il prie. Quelqu’un est-il dans la joie ? Qu’il chante des cantiques.

— Jacques 5.13 (Segond 1910)

Il ne dit pas au joyeux de remercier. Il lui donne une autre forme : chanter. Le chant ne demande rien, n’explique rien, ne dresse aucun bilan. Il occupe le temps avec la présence de quelqu’un. Ce n’est pas un hasard si la louange, qui parle de Dieu pour ce qu’Il est, trouve dans les jours heureux son terrain le plus naturel, alors qu’elle doit se donner de la peine les jours plats.

Nul besoin de savoir chanter pour cela. Il suffit de retenir que la prière du jour heureux n’a pas à justifier sa présence.

Une prière quand tout va bien

Voici une prière écrite pour cette page. Elle ne demande rien, et c’est voulu.

Seigneur, aujourd’hui je n’ai rien à Te demander. Tout tient, pour l’instant, et je le sais fragile. Ce n’est pas pour cela que je viens. Je viens parce que Tu es là aussi quand je n’ai pas besoin de Toi, et que je voudrais m’en souvenir. Garde-moi de ne T’appeler qu’au secours. Que ce jour-ci compte aussi entre nous.

La deuxième ligne est la plus importante. Beaucoup n’osent pas prier dans le bonheur par une sorte de superstition : le dire à voix haute, ce serait l’exposer, presque le tenter. Nommer que c’est fragile, puis dire qu’on ne vient pas pour cela, désamorce la peur sans la nier.

Le droit d’être heureux

Reste une dernière réticence, plus discrète : une culpabilité à aller bien quand d’autres vont mal. Elle est honorable, et elle peut aussi devenir une manière de refuser ce qui est donné. L’Ecclésiaste, qui n’a rien d’un naïf, tranche.

Au jour du bonheur, sois heureux, et au jour du malheur, réfléchis : Dieu a fait l’un comme l’autre.

— Ecclésiaste 7.14 (Segond 1910)

Sois heureux. C’est un impératif, pas une permission accordée du bout des lèvres. Le même verset sait que le malheur viendra, et il ne demande pas pour autant de le guetter pendant le bonheur. Chaque jour reçoit ce qui lui revient, et le jour heureux reçoit d’être heureux.

Une minute, ce soir

Une piste concrète, une seule. Si la journée a été bonne, sans rien de particulier, garde une minute avant de dormir. Ne fais pas de liste. Dis seulement, avec tes mots : aujourd’hui rien ne manquait, et je Te le dis. Puis tais-toi un peu.

Cette minute ne prépare rien, ne protège de rien, ne rapporte rien. C’est ce qui la distingue de presque toutes les autres. Et elle change peu à peu la voix des jours plus durs, parce qu’on ne s’adresse pas de la même façon à quelqu’un qu’on n’appelle qu’au secours et à quelqu’un à qui l’on parle aussi quand tout va bien. Si l’habitude d’un rendez-vous te manque, la prière du jour en propose un, qui ne dépend pas de ce que la journée apporte.

Les jours où rien ne manque ne sont pas des jours sans Dieu. Ce sont les seuls où l’on peut Lui parler sans rien attendre.

Questions fréquentes

Faut-il prier quand tout va bien ?

Rien ne l'exige, et c'est justement pour cela que la question se pose. Le jour heureux n'est pas un jour sans Dieu : c'est un jour où l'on n'a pas besoin qu'il fasse quelque chose. La prière de ce jour-là n'a pas d'utilité à faire valoir. Elle dit seulement que la relation ne s'arrête pas quand le besoin s'arrête.

Que dire à Dieu quand on n'a rien à demander ?

Presque rien. Que rien ne manque aujourd'hui, et qu'on le Lui dit. On peut ajouter un merci, mais sans dresser de liste. Jacques 5.13 donne au joyeux une autre forme que la demande : « Qu'il chante des cantiques. » Le chant ne réclame rien et n'explique rien : il occupe le temps avec quelqu'un.

Pourquoi a-t-on du mal à prier quand on est heureux ?

Parce que, chez beaucoup, la prière s'allume au signal d'alarme et s'éteint avec lui. S'y ajoute parfois une crainte superstitieuse, comme si nommer le bonheur l'exposait, ou une gêne à aller bien quand d'autres vont mal. Le Deutéronome l'avait vu : l'oubli de Dieu y est placé dans l'abondance, une fois rassasié, pas dans le désert.

Est-ce mal de ne prier que dans les difficultés ?

Non. C'est le cas de presque tout le monde, et une prière de détresse n'a pas moins de valeur parce qu'elle arrive tard. Mais on ne parle pas de la même voix à quelqu'un qu'on n'appelle qu'au secours et à quelqu'un à qui l'on parle aussi les jours tranquilles. Une minute un soir de bonne journée suffit à faire la différence.