Le carnet · 30 juillet 2026
L’heure que je n’ai pas remplie
Il y avait un trou dans la journée. Un rendez-vous annulé la veille, rien d’urgent derrière, une heure qui tombait comme un cadeau. J’ai décidé de ne pas la remplir.
Je croyais faire quelque chose de doux. C’est la chose la plus inconfortable que j’aie faite de la semaine.
Les dix premières minutes ont été supportables. Ensuite, tout est venu en même temps : la liste, deux ou trois messages faciles que j’aurais pu expédier, l’idée très raisonnable que ce serait mieux de m’avancer maintenant pour souffler vraiment plus tard. Ma main allait vers le téléphone toute seule, sans que rien ne se décide. J’ai compris que je ne savais pas m’arrêter. Je sais m’écrouler — ce n’est pas la même chose. M’écrouler, c’est encore la fatigue qui décide.
Vers la moitié de l’heure, quelque chose s’est desserré, et ce qui est monté n’était pas de la paix. C’était de la fatigue, exactement celle que le mouvement tenait à distance depuis des semaines. Je me suis dit que je préférais peut-être remplir mes heures parce que le remplissage anesthésie. Tant que je fais, je ne sens pas.
Je repense à cette phrase que je lisais comme une invitation aimable : « Venez à l’écart dans un lieu désert, et reposez-vous un peu » (Marc 6.31). Ce qui m’avait toujours échappé, c’est la raison donnée juste après : « car il y avait beaucoup d’allants et de venants, et ils n’avaient même pas le temps de manger. » Ce n’est pas dit à des gens oisifs qu’on invite à l’être davantage. C’est dit à des gens débordés, et ce n’est pas une proposition. Il les emmène.
Alors je ne crois plus que le repos soit une récompense qu’on s’accorde quand tout est réglé. Rien n’était réglé, ce jour-là, et l’heure était bonne quand même. Je crois plutôt qu’il faut qu’on nous fasse reposer — que quelqu’un dise l’heure, sinon nous ne la dirons jamais.
Je recommencerai. Sans illusion sur la douceur de la chose : la prochaine heure vide sera aussi désagréable que celle-là. Mais je sais maintenant ce qu’il y a dessous, et je préfère le savoir.
Dans Manne, le matin, l’heure est déjà dite : quelques lignes, et rien d’autre à faire qu’être là.