Le carnet · 31 juillet 2026

Le verset que j’évite

Je connais le psaume 103 par cœur, ou presque. Je l’ouvre souvent le matin. Et depuis des mois, sans jamais l’avoir décidé, je saute la même ligne.

Le début, je le prends volontiers : « Mon âme, bénis l’Éternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits ». Le verset d’après commence bien aussi — « C’est lui qui pardonne toutes tes iniquités ». Là je suis d’accord, je peux en témoigner. Puis vient la seconde moitié : « qui guérit toutes tes maladies ». Et mon œil glisse.

J’ai mis longtemps à voir que je le faisais. On ne remarque pas ce qu’on évite ; c’est justement le talent de l’évitement. Ce qui m’a alertée, c’est le rythme : je lisais ce psaume plus vite que les autres, comme on presse le pas devant une porte.

La raison n’est pas mystérieuse. J’ai prié pour quelqu’un qui n’a pas guéri. Longtemps, avec application, avec des mots que je croyais justes. Il n’a pas guéri. Alors « toutes tes maladies » ne me paraît pas consolant, il me paraît faux, et je n’ai pas envie de dire faux devant Dieu. Sauter la ligne, c’était encore une manière de garder le psaume entier — pas une manière de mentir. Une manière de ne pas casser ce qui restait.

Ce que je ne savais pas faire, c’est m’arrêter dessus sans le résoudre. Je croyais qu’il fallait choisir : ou bien le verset est vrai et ma douleur ne compte pas, ou bien ma douleur est vraie et le verset est une belle phrase. Cette semaine, je l’ai lu en entier, à voix haute, et je n’ai rien conclu. J’ai juste laissé les deux dans la même pièce. C’était inconfortable et ça n’a rien réparé.

Mais quelque chose s’est déplacé. Je n’ai plus l’impression de prier une version raccourcie. Je ne sais toujours pas ce que veut dire « toutes tes maladies » — je soupçonne que ça tient sur une échelle de temps qui n’est pas la mienne, et cette réponse ne me suffit pas. Elle me suffit assez, pourtant, pour ne plus détourner les yeux.

Je me demande maintenant combien d’autres lignes je saute sans le voir.

Dans Manne, le verset arrive sans que je l’aie choisi. C’est parfois exactement celui que j’aurais évité.