Le carnet · 17 septembre 2026

La charge que personne ne m’a donnée

On m’a demandé, il y a quinze jours, pourquoi c’était toujours moi.

Dans la famille, quand quelqu’un est malade ou que quelque chose se passe mal, c’est moi qu’on appelle. Je préviens les autres, je rappelle le soir, je sais qui a été prévenu et qui ne l’a pas été, je tiens l’ordre dans lequel les nouvelles circulent. Je fais ça depuis des années sans y penser, comme on tient une porte.

J’ai répondu tout de suite, et ma réponse était bonne. Je suis celle qui décroche, j’ai tous les numéros, je sais parler aux médecins sans m’énerver, et de toute façon les autres sont loin. Tout est vrai. J’ai été assez contente de moi pendant une heure.

Ce qui est remonté après, c’est que la question n’était pas comment je m’y prends. C’était pourquoi moi. Et là je n’ai rien. Je cherche le moment où on me l’a demandé, la phrase, la personne, la circonstance, et il n’y a rien à trouver. Personne ne m’a rien donné. J’ai pris.

Il y a dans l’Exode une scène où quelqu’un pose exactement cette question à quelqu’un qui ne se l’était jamais posée.

Le beau-père de Moïse vit tout ce qu’il faisait pour le peuple, et il dit : Que fais-tu là avec ce peuple ? Pourquoi sièges-tu seul, et tout le peuple se tient-il devant toi, depuis le matin jusqu’au soir ?

Exode 18.14 (Segond 1910)

Ce qui me tient dans ce passage, ce n’est pas le conseil qui vient ensuite. C’est la réponse de Moïse. On lui demande pourquoi il est seul, et il explique comment ça fonctionne : « le peuple vient à moi pour consulter Dieu » (18.15), « je prononce entre eux » (18.16). Il répond par un mode d’emploi. Il ne dit pas qui lui a confié ça, et je crois qu’il ne le sait pas.

Je vois bien pourquoi je ne cherche pas trop, moi non plus. Une charge qu’on m’a confiée, je peux la rendre à celui qui me l’a donnée, et ça se fait en une phrase. Une charge que j’ai prise ne se rend à personne. Il faut la poser, et poser quelque chose, ça se voit.

Et puis il y a l’autre raison, moins présentable. Être celle qu’on appelle, c’est une place. Je ne sais pas très bien ce que je suis dans cette famille si le téléphone arrête de sonner chez moi en premier.

Jéthro ne dit pas à Moïse d’arrêter. Il lui dit « allège ta charge » (18.22), ce qui suppose des noms, des gens choisis un par un, et une phrase à leur dire. Mes noms, je les connais. Je n’ai encore appelé personne.

Dans Manne, une prière par jour, pour ce qu’on porte et qu’on n’a pas choisi de porter.