Le carnet · 16 septembre 2026
Le chapelet du tiroir
Il y a un chapelet dans le tiroir de ma table de nuit, et je ne m’en sers pas.
Il me vient de quelqu’un qui est mort. On me l’a donné avec deux ou trois autres choses, dans le partage un peu gêné qui suit les enterrements, et j’ai dit oui tout de suite, plus vite que pour le reste. Depuis, il est là. J’ouvre le tiroir pour prendre autre chose, et je le vois.
Je me suis longtemps raconté que c’était du respect. Qu’un objet pareil ne se reprend pas comme on reprend une paire de gants, qu’il faut le laisser reposer un peu. C’est une phrase qui se tient. Elle a tenu des mois.
Un soir, j’ai essayé. J’ai dit une dizaine avec, en le tenant comme il faut, en poussant les grains un par un. Il ne s’est rien produit de particulier. Ce sont des grains de bois sur un fil, ils glissent, et à la fin il y a une croix qui indique qu’on a fait le tour. Je crois que j’attendais autre chose, et de ne rien sentir m’a d’abord soulagée, puis vexée, dans cet ordre.
Ce que j’ai compris en le rangeant, c’est ce que je lui demandais vraiment. Je ne voulais pas prier avec. Je voulais qu’il reste dans l’état où elle l’a laissé. Un chapelet dont on se sert s’use, le fil se détend, les grains se polissent à l’endroit du pouce. Le sien porte déjà cette usure, et elle n’est pas de moi. Si je m’en sers, j’ajoute ma couche par-dessus la sienne, et au bout d’un moment on ne saura plus faire la différence.
Sauf que c’est exactement ce qu’un chapelet est fait pour subir. Ce n’est pas un bijou, c’est un outil, prévu pour passer de main en main et pour s’abîmer en service. Le garder intact, c’est en faire une pièce de vitrine pour quelqu’un qui, elle, l’a usé.
Paul écrit à Timothée une phrase que je n’arrive plus à lire sans penser à ce tiroir.
gardant le souvenir de la foi sincère qui est en toi, qui habita d’abord dans ton aïeule Loïs et dans ta mère Eunice, et qui, j’en suis persuadé, habite aussi en toi.
2 Timothée 1.5 (Segond 1910)
Ce qui passe d’une génération à l’autre, dans cette phrase, ce n’est pas un objet. Personne ne lègue un chapelet à personne. C’est une foi qui a logé chez quelqu’un et qui loge chez quelqu’un d’autre, et le verbe dit bien un logement, pas un dépôt à la consigne. Je crois que je préfère l’objet parce qu’un objet, au moins, on peut le ranger.
Je ne l’ai toujours pas mis dans ma poche. Je m’en suis servie trois fois depuis, et chaque fois je l’ai remis dans le tiroir en le posant bien à plat, ce qui est ridicule. Mais je ne le garde plus intact. C’est déjà quelque chose.
Dans Manne, une prière par jour, à dire avec ce que tu as sous la main.