Le carnet · 29 septembre 2026
La fin que je n’ai pas dite
Je prie presque toujours seule, et en silence. Alors les rares fois où quelqu’un me demande de prier à voix haute, avec lui, pour lui, je fais ce que je sais faire : je parle bien. Je commence, je déroule, et surtout je termine. J’ai une manière de finir qui ne rate jamais, une petite formule qui descend, une pause, puis amen. Tout le monde sait que c’est fini. Personne n’a à se demander quoi faire de ses mains.
L’autre soir, on me l’a demandé encore. Nous étions deux dans une cuisine, la journée avait été lourde, pas pour moi. J’ai commencé comme d’habitude. Et au moment où la formule arrivait, déjà dans ma bouche, je me suis souvenue d’une chose lue quelques jours plus tôt : amen est un mot de réponse. Il ne revient pas à celui qui parle. Il revient à celui qui écoute, pour dire ferme ce qu’il vient d’entendre.
Alors je me suis arrêtée. Pas de formule, pas d’amen. J’ai laissé la dernière phrase là, un peu ouverte, et je me suis tue.
Ce silence a été l’un des plus longs que je connaisse. J’avais l’impression d’avoir oublié mon texte devant une salle. J’ai failli reprendre, dire amen moi-même pour nous tirer d’affaire, et c’est là que j’ai vu ce qui me pressait. Ce n’était pas la prière. C’était le besoin que ça se termine proprement, et que ce soit moi qui le décide.
L’amen n’est pas venu tout de suite. Il y a eu une respiration, puis une phrase que je n’aurais pas écrite, plus courte que les miennes, plus exacte aussi, sur quelque chose dont je ne savais rien. Et ensuite seulement, très bas, le mot.
La prière s’est donc terminée ailleurs que là où je l’avais prévue. Elle s’est terminée dans une autre bouche, avec une ligne en plus que je n’avais pas vue venir, et qui était, à l’évidence, la seule qui comptait.
Je me demande depuis combien de fois j’ai fermé la porte avant que cette ligne-là ait pu passer. Je finis les prières comme je finis les conversations difficiles : en posant moi-même le point, pour être sûre qu’on ne reparte pas.
La fois suivante, j’ai de nouveau dit amen à la place de l’autre. Par habitude, ou par gentillesse, pour lui épargner l’attente. Je ne sais pas encore laquelle des deux, et je ne suis pas sûre que ce soit si différent.
Dans Manne, une prière par jour, et le dernier mot te revient.