Le carnet · 3 octobre 2026
La ligne que l’autre a ajoutée
On ne prie presque jamais pour moi devant moi. On me dit « je prierai pour toi », et je remercie, et je n’en sais pas plus. C’est confortable. La prière a lieu ailleurs, dans une chambre que je ne vois pas, avec des mots que je n’entends pas.
L’autre jour, quelqu’un ne m’a pas laissé ce confort. Nous venions de parler, j’avais raconté ce qui n’allait pas, en arrondissant. Et au lieu de dire « je prierai pour toi », cette personne a dit « on prie maintenant ? », et elle a commencé, à voix haute, sans me laisser le temps de trouver une raison de refuser.
J’ai d’abord écouté comme on écoute quelqu’un résumer ce qu’on vient de dire : prête à corriger. Je m’attendais à être mal décrite. Un peu plus fragile que je ne le suis, ou un peu plus sainte. J’avais déjà la petite rectification en tête, pour après.
Elle n’a pas servi. Les premières phrases reprenaient ce que j’avais dit, honnêtement. Puis il y en a eu une que je n’avais pas dite. Elle demandait pour moi du repos. Pas une solution, pas du courage. Du repos, et le droit de m’arrêter avant d’avoir fini.
Je n’avais parlé de fatigue à personne. J’avais même pris soin de ne pas en parler. Et voilà qu’elle était dite, devant Dieu, par quelqu’un d’autre, au milieu de ma propre affaire, et je ne pouvais pas l’interrompre pour la retirer.
Ce n’est pas d’être mal vue qui m’a gênée. C’est d’être bien vue. La demande était juste, et je ne l’aurais jamais faite. Je prie souvent pour avoir la force de continuer. Je ne prie pas pour avoir le droit de m’arrêter. Il a fallu une autre bouche pour que la phrase existe.
J’ai dit amen, un peu vite, comme on referme une porte sur une pièce qu’on n’a pas rangée. Nous avons parlé d’autre chose. Je n’ai pas remercié pour cette ligne-là en particulier, parce que je ne savais pas comment le faire sans avouer qu’elle avait touché.
Je ne sais pas si elle a été exaucée. Je sais seulement qu’elle a été dite, et que depuis je me la répète, de temps en temps, sans la comprendre mieux, comme si elle venait encore de quelqu’un d’autre.
Dans Manne, une prière par jour, et parfois elle demande ce que tu n’aurais pas demandé.