Le carnet · 14 septembre 2026
La phrase que je contresigne
Je dis Amen plusieurs fois par jour et je ne sais pas très bien ce que je fais quand je le dis.
Ça m’est venu à la messe, sur une intention que je n’aurais pas formulée comme ça. Quelqu’un demandait quelque chose en notre nom, donc un peu au mien, et j’ai répondu avec les autres, à l’heure, sans y penser. En sortant je me suis dit que je venais de signer.
Parce que c’est ce que c’est. Amen n’ajoute rien à la phrase qui précède. Il ne demande rien de plus, il ne corrige rien, il ne nuance pas. Il dit seulement : et moi aussi. On ne le met jamais au début, ce qui se comprend, on ne contresigne pas une page blanche.
J’ai voulu voir. Pendant une semaine, je n’ai dit Amen que là où j’étais franchement d’accord. Le reste, je le laissais passer en silence.
Ce qui est resté tient dans très peu de place. Et surtout, ce n’est pas ce que je croyais. Je pensais couper les formules, les tournures anciennes, les demandes trop grandes pour moi. En réalité j’ai coupé les demandes précises. Celles où quelqu’un est nommé. Celles qui, si elles étaient exaucées, me demanderaient quelque chose la semaine suivante. Je disais Amen sans effort à la paix dans le monde, et je me taisais sur la guérison d’une personne dont je connais l’adresse.
Paul a une ligne là-dessus, dans une lettre où il essaie de remettre de l’ordre dans une assemblée qui ne se comprend plus elle-même.
comment celui qui est dans les rangs de l’homme du peuple répondra-t-il Amen à ton action de grâces, puisqu’il ne sait pas ce que tu dis ?
1 Corinthiens 14.16 (Segond 1910)
J’aimerais que ce soit mon cas. Son objection à lui porte sur la compréhension : on ne peut pas signer ce qu’on n’a pas saisi. Celle-là se répare, il suffit de traduire. La mienne est moins confortable, je comprends parfaitement ce que je signe. C’est même exactement pour ça que je ralentis.
Ce que je n’ai pas résolu, c’est de savoir si un accord donné avant d’avoir mesuré ce qu’il coûtera est une négligence ou la seule forme d’accord qui existe. Vues de l’intérieur, les deux se ressemblent beaucoup.
Ce que j’ai gardé de la semaine, faute de mieux : je ne me tais plus. Je dis Amen aussi là où ça me coûte, et j’ajoute derrière, pour moi, la phrase que ça me coûte de dire. Ce n’est pas très glorieux. Au moins les deux sont dites.
Dans Manne, une prière par jour que tu n’as pas écrite. Le dernier mot, lui, est de toi.