Le carnet · 8 septembre 2026

Le siège de droite

Je m’en suis aperçue cet été et ça me travaille depuis. Les seules fois où je prie sans effort, sans me forcer, sans regarder combien de temps ça dure, c’est quand quelqu’un d’autre conduit.

Pas dans le train, ce qui est étrange. Dans le train je travaille, ou je fais semblant, ou je regarde des choses sur mon téléphone. C’est en voiture, à la place de droite, avec quelqu’un au volant et de la route devant. Là quelque chose se desserre, et je me mets à parler à Dieu de la façon dont on parle à quelqu’un d’assis derrière.

J’ai longtemps mis ça au crédit de ma disponibilité. Je me racontais que je savais saisir les temps creux, que je ne les laissais pas se perdre. C’était flatteur et ça se tenait à peu près.

Sauf que je vois maintenant ce que ces moments ont en commun, et ce n’est pas ma disponibilité. C’est qu’il n’y a aucun levier. Le trajet dure ce qu’il dure. Je ne peux pas accélérer, je ne peux pas décider de m’arrêter, je ne choisis même pas la file. Ce n’est pas moi qui donne ce temps, c’est qu’on me l’a pris, et on ne réclame pas ce qui est pris.

Et je constate que c’est précisément dans cette configuration que j’arrête de négocier. Quand je conduis, je calcule. Quand j’attends une réponse, je vais voir si elle est arrivée. Quand une chose peut encore être avancée d’un quart d’heure par un effort de ma part, je passe l’heure entière à chercher ce quart d’heure.

Le psaume 130 a une ligne que je me suis mise à dire dans ces trajets. Elle parle de gens qui montent la garde la nuit.

Mon âme compte sur le Seigneur, Plus que les gardes ne comptent sur le matin, Que les gardes ne comptent sur le matin.

Psaume 130.6 (Segond 1910)

Ce qui me tient, c’est que la ligne est dite deux fois, presque à l’identique, comme quelqu’un qui n’a rien d’autre à faire que la redire. Les gardes n’accélèrent pas le lever du jour. Ils sont là pendant, et le psaume ne leur trouve aucun mérite particulier à ça.

Il y a une lecture généreuse de mon affaire : je serais quelqu’un qui sait recevoir ce qui est donné. Il y en a une autre, moins agréable : je ne prie tranquillement que là où ne pas prier ne me ferait rien gagner. La deuxième me paraît plus juste. Je remarque aussi qu’elle me plaît, cette sévérité-là, et une sévérité qui plaît est suspecte.

Ce que je n’ai pas trouvé, c’est quoi faire les jours où c’est moi qui conduis.

Dans Manne, une prière par jour, à peu près de la longueur d’un feu rouge.