Le carnet · 16 juillet 2026

La prière que je repousse toujours

Il y a une prière que je ne fais pas. Pas parce que je l’oublie — je la connais très bien, elle attend, rangée quelque part au fond, et chaque jour je passe devant sans la prendre. Ce n’est pas la plus longue ni la plus difficile à formuler. C’est simplement celle qui me coûterait quelque chose. Celle où je devrais lâcher une rancune que je trouve encore trop juste pour l’abandonner. Celle où je demanderais vraiment à changer, et pas seulement à être consolé.

Alors je prie autre chose. Je prie bien, même : la reconnaissance, la paix, les gens que j’aime. Toutes ces prières sont vraies. Mais elles font aussi un écran commode devant la seule qui me déplacerait. Je remplis le temps de prière pour ne pas arriver jusqu’à elle. C’est un art que je maîtrise sans l’avouer.

Ce matin j’ai repensé à Augustin. Dans les Confessions, au livre VIII, il se souvient d’avoir prié, plus jeune : « donne-moi la chasteté, mais pas encore ». J’ai souri, puis j’ai eu honte, parce que c’est exactement ma prière à moi, avec un autre mot à la place de la chasteté. Donne-moi de pardonner, mais pas encore. Donne-moi de lâcher prise, mais laisse-moi d’abord avoir raison un peu plus longtemps. Le « pas encore » est peut-être la formule la plus sincère que je connaisse. Elle dit à la fois que je sais où est le bien, et que je ne suis pas prêt à le vouloir pour de bon.

Je ne vais pas prétendre avoir fait la prière ce soir. Je ne l’ai pas faite. Mais je l’ai nommée, et c’est déjà un pas que je repoussais aussi. La regarder en face, avouer qu’elle existe, cesser de faire comme si mon silence sur elle était de la distraction et non un choix. Peut-être que c’est ainsi qu’on commence : non pas en priant enfin ce qu’on redoute, mais en arrêtant de prétendre qu’on l’a oublié.

Demain je la trouverai encore là, patiente. Un jour je la prendrai.

Manna me redonne, chaque jour, la seule prière que je n’ai pas choisie — et souvent c’est celle-là.