Le carnet · 17 juillet 2026
La table dressée
Cette semaine, une prière du corpus m’a arrêté sur une ligne que je croyais connaître. Elle reprenait le psaume 23 — non pas les eaux paisibles, la part que tout le monde retient, mais celle d’après : « Tu dresses devant moi une table en face de mes adversaires. » Je l’ai lue le matin, distraitement, et elle m’a suivi tout le jour comme une écharde douce.
Ce qui m’a saisi, c’est que Dieu n’y écarte pas les adversaires. Il ne les fait pas taire, ne les renvoie pas. Il dresse une table, et Il me demande de m’asseoir et de manger pendant qu’ils regardent. J’aurais voulu l’autre version, celle où le danger disparaît. Celle-ci est plus dure et plus vraie : la paix qu’on m’offre n’est pas l’absence de ce qui menace, c’est une table au beau milieu de sa présence.
J’ai pensé à mes propres adversaires de cette semaine — rien d’héroïque, un différend qui traîne, une inquiétude d’argent, cette petite voix qui compte mes manques. Ils n’ont pas bougé. Mais la prière ne m’a pas demandé de les vaincre avant de pouvoir souffler. Elle m’a demandé de m’asseoir quand même. De prendre le pain qui est là, maintenant, sans attendre que le terrain soit dégagé.
Je résiste à cela. J’ai tout un système intérieur qui dit : d’abord régler, ensuite se reposer. La table dressée renverse l’ordre. Elle dit que le repos n’est pas la récompense de la victoire, mais un lieu qu’on peut habiter au milieu du combat non fini. C’est presque scandaleux, et c’est peut-être pour cela que j’évitais ce verset depuis longtemps.
Je n’ai pas fini de comprendre ce qu’il me fait. Mais un soir, cette semaine, je me suis surpris à manger lentement, sans me presser, alors que rien n’était réglé. C’était très peu. C’était déjà m’asseoir.
Chaque matin, Manna me tend une seule part — et il arrive qu’une ligne me nourrisse plusieurs jours.