Le carnet · 20 septembre 2026
La question dont je connais déjà la réponse
Je l’ai entendue sortir de ma bouche cette semaine, et je l’ai reconnue au milieu, pas au début. « Tu ne trouves pas que ce serait plus simple si… » Il y avait une question à la fin, avec son intonation qui monte et tout ce qu’il faut. Mais il n’y avait qu’une case, et elle était déjà cochée.
Ce qui m’a gênée n’est pas d’avoir mon idée. J’ai le droit d’avoir mon idée. C’est de l’avoir mise en question, parce qu’une affirmation se discute et qu’une question, apparemment, oblige à entrer par la porte que j’ai laissée ouverte. J’avais rendu le désaccord coûteux sans avoir l’air de rien demander.
Et j’ai vu le moment où l’autre a compris. Ce n’est pas un froid, ce n’est même pas un silence. C’est un très court retard avant de répondre, le temps de mesurer ce qu’il en coûterait de ne pas dire oui. Puis il a dit oui. J’ai eu ce que je voulais et je ne l’ai pas aimé.
Il y a une scène, dans Jean, qui me travaille depuis. Un homme est couché près d’une piscine. « Là se trouvait un homme malade depuis trente-huit ans », dit le texte (Jean 5.5, Segond 1910). Et Jésus, qui le voit, lui pose la question la plus fermée que je connaisse : « Jésus, l’ayant vu couché, et sachant qu’il était malade depuis longtemps, lui dit : Veux-tu être guéri ? » (Jean 5.6).
Trente-huit ans. Il n’y a qu’une réponse possible. Sauf que l’homme ne la donne pas. Il répond autre chose, complètement : « Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau est agitée, et, pendant que j’y vais, un autre descend avant moi » (Jean 5.7). Ce n’est ni oui ni non. C’est ce qu’il a sur le cœur depuis trente-huit ans, et qui ne serait jamais sorti sans une question.
Alors la question n’était pas fermée. Elle en avait l’air. Elle était assez large pour qu’il y passe avec toute sa solitude, et il y est passé.
Les miennes ne le sont pas. Les miennes ont la forme d’une question et la fonction d’un couvercle. J’ai essayé, le lendemain, d’en poser une vraie, une dont j’ignorais la réponse. Je me suis entendue pencher au milieu de la phrase, juste un peu, sur le mot que j’aurais aimé entendre revenir. Je ne sais pas si ça s’est vu. Je n’ai pas demandé.
Dans Manne, une prière par jour, et aucune ne me demande ce que je veux entendre.