Le carnet · 20 septembre 2026

Le verbe que j’ai changé de temps

Il y a un nom sur ma liste que je porte depuis assez longtemps pour ne plus avoir à y penser. Il vient tout seul, à sa place, entre deux autres.

Avant-hier, je me suis arrêtée dessus. J’avais dit « il aimait ça » là où je disais « il aime ça », et j’ai entendu le changement pendant que je le faisais. Pas après coup, pendant. Deux syllabes, et le temps du verbe avait bougé.

Ce n’était pas une décision. Je n’ai pas décidé ça. La grammaire a tranché toute seule, un soir de semaine, sans rien me demander, et ce qui m’a gênée n’est pas la tristesse de l’imparfait. C’est qu’un verdict avait été prononcé quelque part sans moi. Ma langue avait réglé une question que ma prière, elle, ne réglait pas du tout : je continue de le nommer devant Dieu au présent de quelqu’un dont on s’occupe.

J’ai essayé de revenir en arrière. Le lendemain, exprès, j’ai redit la phrase au présent. Ça sonnait faux. Pas faux comme un mensonge, faux comme une pose, cette voix un peu appliquée qu’on prend quand on veut croire plus fort qu’on ne croit. Je me suis entendue forcer. J’ai arrêté.

Il y a cette phrase de Jésus, dans Luc, quand on lui tend un cas de casuistique sur la résurrection : « Or, Dieu n’est pas Dieu des morts, mais des vivants ; car pour lui tous sont vivants » (Luc 20.38, Segond 1910). Elle ne dit pas qu’ils ont vécu. Elle dit qu’ils sont vivants, au présent, et le verbe est là exprès. Mais c’est du côté de Dieu que la phrase est vraie, et moi je parle depuis mon côté, où il me manque. Je n’ai pas su quoi en faire. Je la garde quand même.

Alors depuis, je me débrouille autrement, et ce n’est pas une réconciliation, c’est un contournement. Je dis son prénom, puis ce que je confie, sans passer par un verbe qui doit choisir son camp. « Lui, et ce qu’il y a eu. » Ça tient.

Je n’ai pas trouvé le bon temps. J’ai trouvé une phrase qui n’en demande pas, et je soupçonne que c’est provisoire.

Dans Manne, ce soir, je le nommerai encore. Sans conjuguer.