Le carnet · 3 septembre 2026
La raison que je me fabrique
Il y a des matins où je me réveille inquiète avant d’avoir une raison de l’être. Ce n’est pas une pensée, c’est un état : le milieu du corps serré, et une hâte qui n’a pas de destination.
Ce que je fais alors est très régulier, et je ne l’avais jamais regardé en face. Je fais l’inventaire. Le travail d’abord, parce que c’est le rayon le mieux garni. Puis l’argent. Puis les gens que j’aime, un par un, dans un ordre qui ne change pas. Puis ma santé, que je consulte comme on tape sur une cloison.
Je m’arrête quand un rayon répond. Pas quand il crie : quand il répond assez pour être plausible. Et là je suis soulagée, ce qui est le plus étrange de l’affaire. J’ai un motif. Un motif, ça se prie.
Alors je prie pour ça, et je prie très bien pour ça. Des mots justes, une demande claire, une remise. Je prie pour un dossier qui n’était pas ouvert au réveil.
Ce qui me trouble, ce n’est pas de me tromper de sujet. C’est l’ordre des choses. Le soulagement arrive quand je trouve la raison, pas quand je prie. La prière vient après, comme la mise au propre de quelque chose réglé ailleurs, et par moi.
Le psaume 42 pose la même question que moi et ne fait pas la même chose avec elle.
Pourquoi t’abats-tu, mon âme, et gémis-tu au-dedans de moi ? Espère en Dieu, car je le louerai encore ; Il est mon salut et mon Dieu.
Psaume 42.6 (Segond 1910)
Il demande pourquoi, et il ne répond pas. Pas une ligne d’explication, ni là ni après. La phrase suivante part ailleurs, vers une espérance qui n’a manifestement pas attendu la réponse. Moi, je ne passe pas à la phrase suivante. Je reste dans le pourquoi jusqu’à en rapporter quelque chose.
Il y a dans les Pensées de Pascal une ligne qui ne cherche pas sa cause, et je la trouve plus honnête que ce que je fabrique le matin.
Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.
Blaise Pascal, Pensées
Personne n’a jamais pu déposer ça sur une liste d’intentions. Ce n’est pas un souci, ça n’a pas d’issue à demander, et la phrase ne s’excuse pas d’exister.
J’ai essayé, hier, de ne pas faire l’inventaire. Je suis restée assise et j’ai dit ce que je voyais : la poitrine, le souffle, l’heure. Ça a duré peu, et je me suis entendue conclure par « c’est sûrement le rendez-vous de la semaine prochaine », comme on referme une porte pour ne plus sentir le courant d’air. Je ne sais pas si c’était une prière ou une fuite.
Je note seulement ceci, et ça me suffit pour aujourd’hui : je sais très bien faire l’inventaire, et je ne sais pas rester devant quelque chose qui n’a pas de nom.
Dans Manne, la prière de demain ne me demandera pas pourquoi.