Le carnet · 7 août 2026

Le couloir

J’ai passé plus de temps dans le couloir que dans la chambre. C’est la première chose que j’ai remarquée en repartant.

Il y avait une raison honnête : les soins, la porte fermée, l’infirmière qui demande d’attendre un instant. Et une raison moins honnête : le couloir est un endroit où je n’ai rien à dire. Debout contre le mur, avec un téléphone que je ne regarde pas vraiment, je suis quelqu’un qui attend — c’est un rôle, et il est confortable. Dans la chambre, je ne suis plus qu’une visiteuse qui ne sert à rien.

Parce que c’est cela que je n’avais pas prévu. J’ai parlé de la pluie. Quelqu’un que j’aime était couché devant moi avec une perfusion dans le bras, et j’ai parlé de la route pour venir, du parking, du temps qu’il fait. J’ai entendu ma propre voix meubler et je n’ai pas su l’arrêter. En repartant, j’avais la certitude d’avoir raté quelque chose d’important.

Le soir, je suis tombée sur la ligne de Matthieu que tout le monde connaît : « j’étais malade, et vous m’avez visité » (Matthieu 25.36, Segond 1910). Je la lisais depuis toujours comme une consigne de générosité. Cette fois, j’ai vu le verbe. Il ne dit pas : vous m’avez guéri. Il ne dit pas : vous avez trouvé les mots justes. Il ne dit même pas : vous m’avez consolé. Il dit que vous êtes venus, et il s’arrête là.

Ce qui m’a désarmée, c’est que dans toute cette liste, rien d’autre n’est demandé. Nourrir, vêtir, visiter : trois gestes bêtes, sans qualité requise. Le mien avait été bavard et mal assuré. Il comptait quand même. Ma honte, en réalité, portait sur ma performance — je voulais avoir été une bonne visiteuse, pas seulement une visiteuse.

Depuis, j’y retourne. Je ne parle pas mieux ; je crois même que je parle un peu moins. Je m’assois, maintenant, ce qui change tout : quand on reste debout, on est déjà parti. Et avant de franchir la porte, je dis une phrase en dedans, toujours la même, que je ne prononce pas à voix haute — que Dieu le garde cette nuit.

Le couloir est toujours là. J’y passe moins de temps.

Dans Manne, je peux porter un nom les jours où je ne peux pas y aller.