Le carnet · 27 juillet 2026

Nommer trois choses

Depuis une semaine, je fais un exercice minuscule. Le soir, avant de poser le téléphone, je nomme trois choses de la journée pour lesquelles je peux dire merci. Trois, pas plus. Ça prend moins d’une minute, et je ne pensais pas que ça compterait beaucoup.

Les premiers soirs, c’était laborieux. Je trouvais la première sans peine — un vrai bon moment, quelque chose d’évident. La deuxième demandait déjà un effort. La troisième, certains soirs, je la raclais : le café du matin, une phrase entendue, le fait qu’il n’ait pas plu. J’ai failli abandonner en me disant que c’était forcé, que compter des petites choses pour faire le nombre n’avait rien de spirituel.

Et puis quelque chose s’est déplacé, mais pas là où je l’attendais. Ce n’est pas le soir que l’exercice a changé quelque chose : c’est le jour. Vers le milieu de la semaine, je me suis surprise, en pleine après-midi, à remarquer une chose en me disant tiens, ça, ce sera peut-être pour ce soir. Sans le vouloir, je m’étais mise à chasser. À regarder la journée avec l’œil de quelqu’un qui cherche de quoi remercier. Et on trouve ce qu’on cherche : les jours où je guette la troisième chose, il y en a dix.

Ce qui me trouble un peu, c’est de constater à quel point mon attention était réglée dans l’autre sens. Sans exercice, je repère d’instinct ce qui manque, ce qui a mal tourné, la remarque de travers. C’est comme si l’œil, laissé à lui-même, penchait vers le déficit. L’exercice ne me rend pas naïve — les choses qui manquent manquent toujours. Il me force seulement à regarder aussi l’autre colonne, celle que je ne tenais pas.

Paul écrit aux Thessaloniciens : « Rendez grâces en toutes choses » (1 Thessaloniciens 5.18). Longtemps ce verset m’a paru excessif, presque insultant pour ceux qui traversent le pire. Je le comprends autrement maintenant. Ce n’est pas pour toutes choses qu’il demande de rendre grâce — pas de dire merci pour le mal. C’est en toutes choses : au milieu, même les mauvais jours, trouver les trois. Non pour nier le reste, mais pour ne pas le laisser tout occuper.

Ce soir ce sera facile, je le sais déjà : j’en tiens deux depuis midi.

Dans Manne, la question de mémoire de ce soir fera à peu près ce travail à ma place — il suffit d’y répondre vraiment.