Le carnet · 24 juillet 2026

La version où j’ai raison

Il y a un message que je n’ai pas envoyé. Il est dans mes brouillons depuis trois jours, et je l’ai réécrit six fois. Ce n’est pas un long message : quatre lignes, à quelqu’un à qui j’ai parlé sèchement la semaine dernière, devant d’autres personnes, pour une raison qui ne le méritait pas.

La première version était courte. Trop courte, m’étais-je dit : ça avait l’air expédié. J’ai donc ajouté une phrase pour expliquer que j’étais à bout ce jour-là. Dans la troisième, j’ai rappelé, très délicatement, que la remarque qui m’avait fait sortir de mes gonds n’était pas non plus très heureuse. À la cinquième, il y avait un paragraphe entier sur le contexte, et je crois qu’un lecteur extérieur aurait eu du mal à dire qui, des deux, présentait ses excuses.

Ce matin, j’ai relu les six versions à la suite. C’était instructif et pas très flatteur. On voit très bien le mouvement : à chaque réécriture, je m’en sors un peu mieux. Le brouillon ne cherchait plus le pardon, il cherchait un verdict équilibré. Et tant que je le réécris, je n’ai pas à l’envoyer — c’est peut-être ça, l’essentiel de l’affaire. Six versions, c’est six jours gagnés.

Ce que je découvre, et qui me gêne, c’est que je fais exactement pareil quand je prie. Je viens avec l’affaire, et avant même d’avoir nommé ce que j’ai fait, j’ai commencé à le situer. Comme si Dieu avait besoin du dossier complet pour rendre une décision juste. Comme si le pardon était l’issue d’un procès bien plaidé, et pas un truc qu’on reçoit les mains vides. Il y a une part de moi qui préfère un verdict équitable à un pardon gratuit — parce qu’un verdict, au moins, je l’aurai obtenu.

Le psaume que j’aime le moins, ces jours-ci, c’est le cinquante et unième. Pas parce qu’il est dur : parce qu’il ne plaide rien. « Ô Dieu, crée en moi un cœur pur. » Aucun contexte, aucune circonstance atténuante, aucune mention de ce qu’ont fait les autres. David ne se défend pas une seule fois.

Je vais envoyer la première version. Celle de lundi, les quatre lignes, sans le paragraphe. Elle ne me met pas en valeur et elle a un défaut qu’aucune des autres n’a : elle est vraie.

Dans Manne, demain matin, il y aura une prière qui n’aura pas besoin de mes explications.