Selah : signification du mot qui arrête le psaume

Selah, que Segond traduit par « Pause » : où le mot tombe dans les psaumes, ce qu'il interrompt, et pourquoi son sens exact reste inconnu.

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Tu l’as déjà lu sans le voir. Au bout d’un verset, en italique, souvent précédé d’un tiret, un mot qui ne ressemble à rien de ce qui l’entoure : Pause. Si ta Bible est anglaise, ce sera Selah. Il n’y a pas de phrase autour, pas de sujet, pas de verbe. On l’enjambe, on continue le psaume, et on ne se demande jamais qui vient de parler.

C’est pourtant le seul mot imprimé là qui ne fasse pas partie de la prière.

Ce que le mot n’est pas

Regarde ce que fait chaque ligne d’un psaume. Elle s’adresse à Dieu, ou elle parle de lui, ou elle prend à témoin ceux qui écoutent. Elle a un sujet, elle demande, elle constate, elle accuse.

Pause ne fait rien de tout cela. Le mot ne s’adresse pas à Dieu et ne dit rien de lui. Il ne se prie pas, il ne se chante pas, et si tu le lisais à voix haute dans une assemblée, tu aurais l’air de lire la notice au lieu du texte. C’est exactement ce qu’il est : une rubrique, une indication d’exécution, glissée dans la colonne du texte sacré.

Le psaume 9 le montre bien, parce qu’il en aligne deux à la suite.

L’Éternel se montre, il fait justice, Il enlace le méchant dans l’œuvre de ses mains. Jeu d’instruments. — Pause.

Psaume 9.17 (Segond 1910)

« Jeu d’instruments », personne ne le prend pour une prière. C’est une consigne pour ceux qui jouent. Pause est de la même famille, et sa seule différence est qu’on a fini par la lire comme si elle était du texte.

Où le mot se trouve, et où il ne se trouve pas

Les chiffres sont faciles à établir soi-même, et ils sont plus étranges qu’on ne l’imagine. Dans la traduction Segond, le mot revient soixante-quatorze fois : soixante et onze dans le livre des Psaumes, et trois fois dans le troisième chapitre d’Habacuc. Nulle part ailleurs dans toute la Bible.

Soixante et onze fois, mais sur trente-neuf psaumes seulement. Le psaume 89 en contient quatre à lui seul. Et surtout, entre le psaume 90 et le psaume 139, sur cinquante psaumes d’affilée, le mot ne revient pas une fois. Puis il réapparaît, tard et dans deux psaumes seulement, le 140 et le 143, avant de s’arrêter pour de bon.

Ce n’est donc pas une ponctuation régulière que l’on aurait posée partout. C’est une marque qui appartient à certains textes et pas à d’autres. Des quatre psaumes que ce site a déjà pris un par un, un seul la porte : le psaume 4. Le psaume 23, le psaume 91 et le psaume 121 n’en ont aucune.

Deux Bibles, deux décisions opposées

Voilà le fait le plus parlant sur le sens du mot, et il ne demande aucune érudition pour être constaté. Deux Bibles de domaine public, au même endroit, prennent deux décisions contraires.

Louis Segond traduit. Il écrit « Pause », en italique, précédé d’un tiret, ce qui revient à trancher : le mot demande un arrêt. La World English Bible, elle, ne traduit pas. Elle laisse « Selah », en italique également, et remet la question au lecteur.

Un mot dont on serait sûr ne recevrait pas deux traitements aussi différents. De fait, son étymologie et son sens précis sont donnés comme inconnus. Les deux hypothèses les plus courantes sont une indication musicale, un interlude joué à cet endroit, et une consigne de lecture, quelque chose comme s’arrêter et écouter. Les deux ont ceci de commun que la voix se tait.

Et il y a un cas où les deux traductions ne disent pas la même chose du tout. Au psaume 9, là où Segond lit « Jeu d’instruments », la World English Bible lit « Meditation ». Une consigne pour les musiciens d’un côté, pour l’âme de l’autre.

Là où il tombe

Reste l’observation la plus concrète, celle que personne ne peut te contester : la place du mot dans la page.

Le plus souvent, il vient à la fin d’un verset. Mais quatre fois, il vient à la fin d’un psaume entier, sur le tout dernier mot, quand il n’y a plus rien après.

Le salut est auprès de l’Éternel. Que ta bénédiction soit sur ton peuple. — Pause.

Psaume 3.9 (Segond 1910)

Le psaume est fini. La consigne, elle, continue de tenir : ne referme pas tout de suite.

Quatre fois aussi, à l’inverse, le mot tombe au milieu d’un verset, en coupant une phrase qui n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter là.

Dieu vient de Théman, Le Saint vient de la montagne de Paran… — Pause. Sa majesté couvre les cieux, Et sa gloire remplit la terre.

Habacuc 3.3 (Segond 1910)

L’arrêt arrive avant la fin de l’image, pas après. On demande de suspendre au moment le moins commode.

Et le psaume 46 fait quelque chose de plus troublant encore. Un verset y revient deux fois, mot pour mot, et les deux fois la rubrique le suit.

L’Éternel des armées est avec nous, Le Dieu de Jacob est pour nous une haute retraite. — Pause.

Psaume 46.8 et 46.12 (Segond 1910)

La même phrase, le même arrêt derrière, à deux endroits du même chant. Ce qui est répété n’est pas seulement la parole. C’est le silence qui la suit.

Le cas du psaume 4

Il y a enfin un endroit où la rubrique et le texte disent exactement la même chose, et l’effet est saisissant.

Tremblez, et ne péchez point ; Parlez en vos cœurs sur votre couche, puis taisez-vous. — Pause.

Psaume 4.5 (Segond 1910)

Le verset ordonne de se taire. La rubrique, juste derrière, ordonne de s’arrêter. Le silence demandé dans la phrase est aussi écrit sur la partition, une ligne plus bas, à l’intention de celui qui lit. La lecture du psaume 4 verset par verset montre que cette consigne est adressée aux adversaires du priant, ce qui rend la chose encore plus étrange : on leur demande de parler d’abord, de se taire ensuite, et la page elle-même se tait avec eux.

Une fois, ce soir

Prends un psaume qui porte le mot, et lis-le jusqu’à la rubrique. Le psaume 143 en a une, et elle arrive après une ligne qui n’a rien de confortable.

J’étends mes mains vers toi ; Mon âme soupire après toi, comme une terre desséchée. — Pause.

Psaume 143.6 (Segond 1910)

Arrête-toi là. Pas à la fin du psaume, là où le mot te le demande, au milieu, sur une phrase qui n’a pas reçu de réponse. Trois respirations, sans rien ajouter, sans chercher la suite du texte pour te rassurer.

Tu sentiras une pression très nette pour continuer, et c’est le seul enseignement de l’exercice : le mot le plus difficile à obéir de tout le psautier est celui qui ne demande rien d’autre que de cesser une seconde. Si tu veux garder ce geste pour le soir, la prière du soir est l’heure où il tient le mieux.

Questions fréquentes

Que veut dire Selah dans la Bible ?

On ne le sait pas au juste, et c'est la réponse honnête. Son étymologie et son sens précis sont donnés comme inconnus ; les deux hypothèses les plus courantes sont une indication musicale (un interlude à cet endroit) et une consigne de lecture (s'arrêter, écouter). Ce qu'on peut vérifier soi-même, en revanche, c'est ce que les traducteurs en ont fait : Louis Segond l'a rendu par « Pause », la World English Bible l'a laissé tel quel.

Combien de fois le mot Selah apparaît-il ?

Soixante-quatorze fois. Soixante et onze dans les psaumes, répartis sur trente-neuf psaumes seulement, et trois fois dans le troisième chapitre d'Habacuc. Nulle part ailleurs dans la Bible, et jamais dans le Nouveau Testament. Le psaume 89 en contient quatre, le maximum ; et entre le psaume 90 et le psaume 139, cinquante psaumes de suite, le mot disparaît complètement.

Pourquoi ma Bible écrit « Pause » et pas « Selah » ?

Parce que ta Bible est française, et que Segond 1910 a fait le choix de traduire. Il imprime « Pause », en italique et précédé d'un tiret, pour signaler que ce n'est pas du texte de verset. Les Bibles anglaises laissent le plus souvent le mot dans sa forme d'origine. Le lecteur français reçoit donc une consigne, là où le lecteur anglais reçoit un mot étranger dont il devra chercher le sens.

Faut-il s'arrêter quand on lit « Pause » dans un psaume ?

Rien ne t'y oblige, et personne ne peut garantir que c'était la demande d'origine. Mais c'est la seule lecture qui coûte quelque chose, et l'expérience est courte : quand le mot arrive, s'arrêter le temps de trois respirations avant de reprendre. Tu découvriras surtout à quel point cela résiste, et où précisément le psaume te presse de continuer.