Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés » est la première moitié d'une phrase. Ce que la suite promet n'est pas la fin de la charge.

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Il y a une phrase de l’Évangile que presque tout le monde connaît sans l’avoir jamais finie. Elle est sur les images de deuil, au fronton des hospices, dans la bouche de gens qui n’ouvrent plus la Bible. Elle promet du repos à ceux qui n’en peuvent plus, et c’est bien pour cela qu’on la retient.

Ce qu’on en cite est la première moitié d’un paragraphe. La suite tient en deux versets, et elle ne dit pas du tout ce qu’on croit qu’elle dit.

Ce qu’on cite, et où l’on s’arrête

Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos.

Matthieu 11.28 (Segond 1910)

Tout y est pour une demande simple. Une invitation ouverte, aucun tri (fatigués et chargés, sans qu’on demande de quoi ni par la faute de qui), et un verbe de don. On vient, on reçoit. C’est ce qui rend le verset si citable, et c’est aussi pourquoi personne n’a jamais besoin d’aller plus loin.

La prière qui en sort est presque toujours la même. Enlève-moi ça. Or c’est exactement ce que la suite ne propose pas.

Le second repos ne se donne pas, il se trouve

Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes.

Matthieu 11.29 (Segond 1910)

Le mot repos revient. C’est le même mot, et c’est le deuxième en deux versets. Mais le verbe a changé, et il a changé de camp.

Au verset 28, c’est « je vous donnerai ». Au verset 29, c’est « vous trouverez ». Entre les deux, il y a deux impératifs, et ils ne sont pas tendres : prenez, recevez. Le premier repos tombe sur quelqu’un qui arrive les mains vides. Le second se trouve, et il se trouve au bout d’un geste qui consiste à se charger de quelque chose.

On peut le dire autrement. Le verset 28 dit à qui l’offre s’adresse. Le verset 29 dit à quoi elle ressemble une fois acceptée. Et ce à quoi elle ressemble, c’est un attelage.

Le joug n’est pas retiré, il est qualifié

Car mon joug est doux, et mon fardeau léger.

Matthieu 11.30 (Segond 1910)

Lis cette ligne en cherchant ce qui n’y est pas. Il n’y est écrit nulle part que le joug disparaît, ni que le fardeau est ôté. Les deux mots sont maintenus, et ils reçoivent seulement un adjectif. Le texte ne promet pas une vie sans attelage. Il promet un autre attelage.

Un détail se voit en français et vaut qu’on s’arrête. Au verset 29, il dit de lui-même : « je suis doux et humble de cœur ». Au verset 30, il dit de son joug : « mon joug est doux ». Segond emploie le même mot à un verset de distance, pour la personne et pour la charge. Le joug ressemble à celui qui le donne, et dans ce paragraphe c’est la seule chose qui le distingue des autres.

Ce que Jésus retire, donc, ce n’est pas le poids. C’est la propriété du poids. Il y a des charges qu’on porte pour quelqu’un, et il y en a qu’on porte pour se prouver quelque chose, et les secondes sont beaucoup plus lourdes que les premières à masse égale.

La formule vient d’ailleurs, et elle avait déjà été refusée

« Vous trouverez du repos pour vos âmes » n’est pas une trouvaille de circonstance. La phrase est déjà chez Jérémie, presque mot pour mot, et son contexte d’origine éclaire la suite.

Placez-vous sur les chemins, regardez, Et demandez quels sont les anciens sentiers, Quelle est la bonne voie ; marchez-y, Et vous trouverez le repos de vos âmes.

Jérémie 6.16 (Segond 1910)

Là aussi le repos de l’âme arrive après des impératifs, et après un chemin sur lequel il faut mettre les pieds. Et là aussi le verset ne s’arrête pas là. Il se termine sur la réponse qu’on lui a faite.

Mais ils répondent : Nous n’y marcherons pas.

Jérémie 6.16 (Segond 1910), fin du verset

C’est la seule fin possible pour ce genre d’offre. Un repos qui vient avec un joug peut être décliné, et il l’est souvent, non pas parce qu’on doute de celui qui le propose, mais parce que ce n’est pas ce qu’on était venu demander.

Une prière pour les jours de charge

Voici une prière écrite pour cette page. Elle ne demande pas d’être déchargé, elle demande de savoir de qui est la charge.

Seigneur, je venais demander qu’on m’enlève tout ça, et Tu ne l’as jamais promis. Je viens quand même, avec ce que je porte, sans faire le tri. Montre-moi ce qui est à Toi là-dedans, et ce que j’ai pris sans qu’on me le demande. Le reste, apprends-moi à le porter à Ton pas plutôt qu’au mien. Je ne demande plus les mains vides. Je demande de savoir quel joug je porte.

Si le repos que tu cherches est le repos long, celui qui suppose de vraiment s’arrêter, il a sa propre page : la prière pour les vacances travaille sur le temps qu’on n’arrive pas à laisser vide. Ici, on ne s’arrête pas. On change d’attelage en marchant.

Deux vies où la charge n’a pas bougé

Frère Laurent de la Résurrection a passé trente ans à la cuisine d’un carmel parisien et à réparer des sandales. Personne ne l’en a jamais dispensé.

Je tourne mon omelette dans la poêle pour l’amour de Dieu.

Frère Laurent de la Résurrection, propos rapportés par l’abbé de Beaufort

George Herbert avait devant lui une carrière de cour et s’est retrouvé curé d’un village du Wiltshire, où il est mort à trente-neuf ans.

Enseigne-moi, mon Dieu et mon Roi, à Te voir en toute chose, et ce que je fais en quoi que ce soit, à le faire pour Toi.

George Herbert, Le Temple, « The Elixir »

Regarde ce que ces deux phrases demandent, et surtout ce qu’elles ne demandent pas. Ni l’un ni l’autre ne demande moins de travail. La poêle reste une poêle, la paroisse reste une paroisse. Ce qui se déplace tient dans une préposition : pour qui.

Une chose à faire aujourd’hui

Prends ce qui te pèse le plus en ce moment, et ne demande pas comment t’en défaire. Demande à qui c’est.

Il y a les charges qu’on t’a confiées et que tu as acceptées : celles-là se portent mieux dès qu’on se rappelle à côté de qui on marche.

Il y a celles que tu as prises sans que personne ne te le demande, pour tenir un rang, pour ne pas décevoir, pour rester celle ou celui sur qui on compte. Ce joug-là n’a été donné par personne, et le texte d’aujourd’hui ne demande nulle part de le garder.

Et il y a celles que tu n’as pas choisies et que tu ne peux pas poser. Pour celles-là il ne reste qu’une question, et c’est celle du verset 29 : à quel pas. Le tien, ou celui de quelqu’un qui marche à côté.

Si ce qui pèse est d’abord une attente sans terme visible, c’est un autre mouvement et une autre page : la prière pour la patience travaille sur ce qui dure, pas sur ce qui charge. Et si c’est la journée de travail elle-même qui fait le poids, la prière pour le travail prend les heures une à une.

Questions fréquentes

Que veut dire « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés » ?

C'est une invitation sans condition d'entrée, et c'est la première moitié d'une phrase. Matthieu 11.28 dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos » (Segond 1910). Rien n'y trie les fatigues, et le verbe est un verbe de don. Mais le paragraphe continue deux versets, et la suite précise à quoi ressemble ce repos une fois reçu : elle parle d'un joug.

Que signifie « Prenez mon joug sur vous » ?

Un joug est ce qui attelle. En disant « Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions » (Matthieu 11.29, Segond 1910), Jésus ne propose pas de retirer la charge, il propose la sienne. Le verset ne dit nulle part que le joug disparaît : il dit à qui il appartient. C'est pourquoi la promesse déçoit ceux qui venaient demander qu'on leur enlève tout, et tient pour ceux qui cherchaient à quoi s'atteler.

Le repos promis par Jésus veut-il dire la fin des difficultés ?

Le texte ne le dit pas. Matthieu 11.30 ajoute : « Car mon joug est doux, et mon fardeau léger » (Segond 1910). Les deux mots, joug et fardeau, sont maintenus. Ils reçoivent un adjectif, ils ne sont pas supprimés. Ce qui change n'est donc pas la présence d'une charge, c'est sa nature et celui qui la donne.

D'où vient l'expression « le repos de vos âmes » ?

De Jérémie 6.16, où elle est déjà là : « Placez-vous sur les chemins, regardez, Et demandez quels sont les anciens sentiers, Quelle est la bonne voie ; marchez-y, Et vous trouverez le repos de vos âmes » (Segond 1910). Là aussi le repos vient après des impératifs et après un chemin à prendre. Et là aussi il peut être refusé : le verset se termine sur « Nous n'y marcherons pas ».