Le carnet · 25 août 2026

L’autre conversation

Deuxième dizaine, à peu près. Mes doigts avancent, ma bouche dit les mots, et je m’aperçois que je suis en train d’expliquer quelque chose à quelqu’un qui n’est pas dans la pièce. Avec des phrases entières. Avec une intonation.

J’ai longtemps traité ça comme une panne. On ramène l’attention, on recommence la dizaine, on se promet mieux. L’attention revient, tient trois grains, et repart. Au bout d’un moment j’ai arrêté de me battre, non par sagesse, par fatigue.

Ce que j’ai remarqué en arrêtant de me battre, c’est que ce ne sont pas des gens au hasard. Ce sont toujours les mêmes. Quatre ou cinq personnes, et presque toujours dans le même ordre. Je pourrais les citer sans hésiter, ce qui est plus que je ne peux dire de ma liste.

Parce que j’ai une liste, moi aussi, une vraie, celle que je relis quand je ne sais pas quoi demander. Il y a dessus des malades, des gens loin, des situations qui pèsent. Une liste très bien tenue. Et les quatre ou cinq qui montent pendant les dizaines n’y sont pas. Ce sont les gens avec qui j’ai quelque chose de non terminé.

Je voudrais tirer de là une jolie phrase, du genre : la distraction est déjà une prière, ceux qui viennent sont ceux que Dieu me confie. Ça m’arrangerait beaucoup. Mais ce n’est pas vrai, ou pas encore : dans ces conversations-là, je ne demande rien pour eux. Je plaide, je mets au point, et parfois je gagne. Ce n’est pas de l’intercession, c’est de la répétition générale.

Alors j’ai essayé, un soir, de les faire entrer pour de bon. Les nommer à voix haute, un par grain, comme les autres. Deux sont passés très simplement, et j’ai été surprise de la facilité. Le troisième, non. Je me suis entendue commencer et m’arrêter, parce qu’en vérité je ne voulais pas de bien pour lui, je voulais avoir raison. C’est passé pour ce que c’est. Je n’ai pas insisté.

Je ne sais donc pas comment appeler ces gens-là. Des arrivées, ou des interruptions. Ce que je constate, c’est que je ne les choisis pas, et que ma liste, celle que je choisis, me met en valeur.

Ce soir je reprends là où ma main se trouve, et je regarde qui vient.

Dans Manne, demain, une prière que je n’aurai pas à orienter.