Le carnet · 24 août 2026

Le « nous » que je dis toute seule

Je l’ai remarqué à l’évier, un soir, en disant un Je vous salue Marie pour quelqu’un. « Priez pour nous, pauvres pécheurs. » Nous. Il n’y avait personne dans la cuisine, et je parlais au pluriel comme si nous étions plusieurs à attendre une réponse.

Ça m’a fait relire ma prière du soir. Le Notre Père est comme ça d’un bout à l’autre, jusqu’à la demande du pardon. Le Je vous salue Marie n’a qu’une seule demande, et elle est au pluriel aussi. Je récite depuis des années des phrases où je ne suis jamais seule, dans une pièce où je le suis toujours.

Longtemps j’ai cru que c’était une politesse. Une manière de ne pas se mettre en avant, comme le « nous » des lettres administratives. Cette semaine je n’en suis plus sûre, parce que ce pluriel ne me protège pas : il m’engage. Je ne peux pas demander mon pain sans demander celui de quelqu’un d’autre. Et dans ce quelqu’un d’autre, il y a des noms que je n’aurais pas mis sur ma liste.

« Pauvres pécheurs » est plus embêtant encore. Ce n’est pas un état que je me choisis, c’est un groupe où je me range, et il y a dedans une personne précise que je préférerais laisser dehors. Le dire, c’est demander la même chose pour elle et pour moi, dans la même phrase, sans pouvoir trier.

J’ai essayé au singulier, pour voir. « Priez pour moi, pauvre pécheresse. » C’est passé tout seul, et c’est ça qui me gêne : c’était plus fluide, plus sincère même, et beaucoup plus petit. Je me suis entendue demander pour une seule personne, et j’ai su aussitôt que je ne recommencerais pas, sans savoir dire pourquoi.

Je ne sais pas si le pluriel est une compagnie ou une contrainte. Les deux réponses m’arrangent, ce qui est mauvais signe. La compagnie me flatte : je prierais avec une foule invisible, ce qui fait de moi quelqu’un de vaste. La contrainte me flatte autrement : ce ne serait pas mon mérite, on m’obligerait à être large.

Ce que je constate, c’est qu’aucune des prières que j’ai reçues ne me laisse dire « je » à l’endroit de la demande. Elles ont toutes été écrites par des gens qui savaient probablement quelque chose que je ne sais pas encore. Je continue à dire « nous » dans la cuisine vide, et je regarde qui vient.

Dans Manne, ce soir, une prière que je n’aurai pas eu à formuler seule.