Le carnet · 20 août 2026

L’endroit où je me le permets

Je passe pour quelqu’un de calme. On me l’a dit encore mardi, dans une réunion qui partait mal, sur un ton de compliment. J’ai remercié.

Ce que je sais, et qui rend le compliment un peu difficile à recevoir, c’est où va le reste. Il ne s’évapore pas. Il sort le soir, à la maison, sur des sujets qui ne le méritent pas : une chaussure au milieu du couloir, une question posée deux fois, un placard laissé ouvert. Rien de spectaculaire. Juste un ton. Un ton que je ne prends jamais avant dix-huit heures, et jamais avec quelqu’un dont j’aurais besoin le lendemain.

Ça, c’est la phrase que je n’ai pas envie d’avoir écrite. Je me suis mise à regarder, cette semaine, où tombent mes agacements, et ils tombent avec une précision qui n’a rien d’aléatoire. Ils choisissent les gens qui restent. Ceux qui ne me feront pas payer. Ma patience n’est pas un tempérament, c’est une évaluation de risque, faite très vite et très bien, et qui ne se trompe presque jamais de porte.

Il y a un verset qu’on cite volontiers dans ces cas-là, et sur lequel je m’étais installée sans y regarder de trop près : lent à parler, lent à se mettre en colère. Je suis lente. Objectivement, je suis lente. Sauf que ma lenteur ne vient pas de ce que la lettre de Jacques décrit, elle vient d’un calcul, et un calcul ne se convertit pas. Il se déplace. Il attend le moment où ça ne coûte rien.

Je ne sais pas quoi demander là-dessus. Demander d’être calme le soir aussi, ce serait demander la même chose en plus grand, c’est-à-dire un meilleur contrôle, c’est-à-dire encore moi qui gère. Et je vois bien que ce n’est pas de contrôle qu’il s’agit. Ce qui manque n’est pas dans la colère du soir, il est dans le silence de l’après-midi : quelque chose n’a pas été dit là où ça se disait, et le soir ne fait que présenter la facture à des gens qui n’ont rien commandé.

J’ai essayé une fois, mercredi, de dire la chose sur le moment, dans la réunion. Deux phrases, pas plus, et pas très bien tournées. Le soir, il ne s’est rien passé à la maison. Une fois ne prouve rien, et je me méfie des expériences qui me donnent raison du premier coup.

Je note quand même la question, telle qu’elle est venue, sans réponse : est-ce que ma patience protège quelqu’un, ou est-ce qu’elle me protège et envoie l’addition ailleurs.

Dans Manne, demain matin, il y aura une prière que je n’aurai pas choisie en fonction de ce qu’elle me coûte.