Le carnet · 19 août 2026
L’ordre que je n’aurais pas choisi
J’ai fait une expérience un peu bête cette semaine. J’ai noté la première phrase de mes prières, pendant six jours, sans rien corriger après coup.
Six fois sur six, elle commençait par une demande, et six fois sur six la demande me concernait. Aide-moi. Fais que. Donne-moi la force de. J’espérais un peu plus de variété.
Ce qui m’a gênée n’est pas d’avoir demandé. C’est l’ordre. Dans le Notre Père, ce que je dis en premier arrive en quatrième position, après trois phrases qui ne parlent pas de moi du tout. Je connais ce texte depuis l’enfance, je l’ai récité des milliers de fois, et je n’avais jamais remarqué qu’il me faisait attendre.
J’ai essayé de commencer comme lui, un soir. « Que ton nom soit sanctifié. » Je me suis arrêtée là, parce que je ne savais pas ce que je venais de dire. Je peux l’expliquer si on me le demande. Mais dans ma bouche, dans ma cuisine, avec la journée que je venais d’avoir, la phrase n’a pas atterri.
Une part de moi voudrait conclure qu’il faut apprendre à décentrer sa prière. Je n’y crois pas tout à fait. Ce serait remplacer une phrase sincère par une phrase convenable, et je sais très bien faire ça : c’est le genre de progrès qui ne tient pas huit jours.
Ce que j’essaie depuis trois soirs est plus modeste. Je dis ma phrase, celle qui vient, celle qui me concerne. Puis j’attends un peu, et je dis les trois autres après. À l’envers, donc.
Je ne sais pas si ça compte. Peut-être que l’ordre du texte n’est pas une consigne mais une description, et qu’on ne peut pas dire honnêtement « que ta volonté soit faite » avant d’avoir avoué ce qu’on aurait préféré. Peut-être aussi que je m’arrange avec ce qui me coûte. Les deux hypothèses me vont, ce qui est plutôt mauvais signe.
En attendant, je récite le texte à sa place, dans son ordre, sans le comprendre mieux qu’hier. Il a l’air de tenir sans moi.
Dans Manne, la prière du jour arrive avant que j’aie eu le temps de choisir par quoi commencer.