Le carnet · 16 août 2026

La superstition qui me reste

Je me suis entendue prier pour quelqu’un cette semaine, et j’ai buté sur mes propres mots. Je demandais que tout se passe bien. C’est tout. Cinq mots qui ne demandent rien de précis, et je les avais choisis exprès.

Ce que je voulais dire, et que je n’ai pas dit : s’il doit y avoir une mauvaise nouvelle, qu’elle arrive doucement, et que personne ne soit seul quand elle tombe. Je ne l’ai pas formulé parce qu’une part de moi croit encore que le formuler l’appellerait. Comme si nommer une issue possible revenait à voter pour elle.

Je ne crois pas cela. Si on me pose la question, je réponds sans hésiter que Dieu n’est pas un mécanisme qu’on déclenche par mégarde. Et pourtant je contourne. Je fais des phrases assez larges pour qu’aucune ne puisse être retenue contre moi plus tard.

J’ai appris cette semaine, en travaillant sur l’onction des malades, que beaucoup de familles font la même chose à plus grande échelle. Elles n’appellent pas de prêtre, non par indifférence, mais parce qu’appeler reviendrait à dire tout haut où on en est. Ce n’est pas le sacrement qu’elles refusent. C’est la phrase qu’il faudrait prononcer pour le demander. J’ai trouvé cela absurde pendant une demi-seconde, avant de reconnaître ma propre demi-seconde dedans.

Ce qui me gêne le plus, en y revenant, n’est pas la superstition. C’est ce qu’elle protège. Tant que je ne nomme rien, je n’ai pas à me tenir devant ce que je redoute vraiment. Ma prière floue me garde à distance, moi, pas l’événement. Elle ne ménage pas Dieu, elle me ménage.

Je n’ai pas refait ma prière ce soir. J’ai gardé mes cinq mots, parce qu’ils étaient sincères aussi, et parce que je n’ai pas trouvé de quoi ajouter la suite. Mais j’ai vu, cette fois, de quel côté était la précaution.

Peut-être que la prochaine fois j’irai jusqu’au bout de la phrase. Peut-être pas. Au moins je sais maintenant ce que je laisse dehors, et que ce n’est pas Dieu que je protège d’une mauvaise idée.

Dans Manne, la prière du jour dit parfois exactement ce que je n’ose pas formuler moi-même.