Le carnet · 23 juillet 2026
La chambre qui n’est pas la mienne
Chaque été, la même chose. Je pars quelques jours, et ma prière du matin tombe. Pas d’un coup, pas dans un grand renoncement : elle s’efface. Le premier matin je me dis que je la ferai plus tard, le deuxième que les vacances sont faites pour ça, et le troisième je ne me dis plus rien du tout. Je rentre avec le sentiment vague d’avoir laissé quelqu’un sans nouvelles.
J’ai longtemps mis ça sur le compte de la tiédeur. On part, on se relâche, la foi suit le mouvement — un raisonnement qui a l’avantage de me culpabiliser proprement et de ne rien expliquer. Cette année, j’ai regardé de plus près, et c’était beaucoup plus bête. Chez moi, je prie dans le même fauteuil, à la même heure, avec le bruit de la bouilloire derrière. Ailleurs, il n’y a ni fauteuil, ni bouilloire, ni heure à moi. Ce n’est pas la foi qui manque au réveil dans une chambre d’emprunt. C’est le décor qui portait tout le reste sans que je le sache.
Ça m’a un peu humilié, de découvrir que ma vie intérieure tenait à un meuble. Puis ça m’a soulagé. Parce qu’un fauteuil, ça se remplace. Le troisième matin, je me suis assis sur le bord d’un lit qui n’était pas le mien, dans une pièce que je n’avais pas choisie, et j’ai prié là, mal, cinq minutes, en entendant les autres se lever à côté. Ce n’était pas beau. Mais ça a eu lieu.
Et j’ai remarqué une chose : dans cette chambre sans repères, la prière était plus nue. À la maison, une partie de mon recueillement vient de la mise en scène — la lumière, le silence, la tasse. Là, il ne restait que moi et ce que j’avais à dire, sans emballage. Un peu comme Jacob, qui n’avait pas de chapelle sous la main la nuit où il a couché dehors, la tête sur une pierre, et qui s’est réveillé en disant qu’il ne savait pas que Dieu était dans ce lieu-là.
C’est peut-être ça que je vais essayer de rapporter, cette fois, plus que des photos : l’idée que le lieu n’est pas la condition. Que ma prière peut être déménagée sans être perdue. Et qu’il vaut mieux cinq minutes maladroites sur un bord de lit qu’une belle habitude qui ne supporte pas de sortir de chez elle.
Dans Manne, la même prière m’attend, où que je dorme ce soir.