Le carnet · 12 août 2026

La phrase apprise par cœur

Il y a une phrase que je me répète. Toujours la même, cinq ou six mots, et je ne l’ai pas choisie : elle s’est installée toute seule, à force d’être là.

Je la sors dans les endroits où je ne peux rien faire. Une salle d’attente. Le quart d’heure avant une conversation que je redoute. La nuit, quand je me réveille et que je sais déjà que je ne me rendormirai pas tout de suite. Ce ne sont pas des moments de recueillement, ce sont des moments creux, et c’est justement là qu’elle vient.

Ce qui me gêne, c’est qu’elle est mécanique. Je ne pense pas à chaque mot. Souvent je m’aperçois que je l’ai dite six fois sans en entendre une seule. Est-ce que ça compte, une phrase qui tourne comme ça, un peu en dessous de moi ? J’ai longtemps cru que non — qu’une prière qu’on ne pense pas est un moteur qui tourne à vide.

Les Récits d’un pèlerin russe, ce petit livre anonyme du XIXᵉ siècle, racontent exactement l’inverse. Le pèlerin répète sa courte invocation des milliers de fois par jour, jusqu’à ce qu’elle continue toute seule en lui, pendant qu’il marche, pendant qu’il dort. On me l’a présenté comme un idéal, et j’avoue que je m’en suis toujours un peu méfiée : ça ressemblait à une performance, ou à une technique.

Et puis j’ai remarqué une chose bête. Ma phrase ne me sert jamais les jours où je vais bien. Les jours où j’ai la tête, je lis, je prends le temps, je fais des phrases entières. Ma ligne apprise, elle, n’arrive que quand tout le reste est tombé. Elle n’est pas un raccourci pour les attentifs. C’est une rampe pour les moments où l’attention n’est plus là.

Autrement dit, je lui reprochais de ne pas être ce qu’elle n’a jamais prétendu être.

Je ne sais toujours pas si la répétition compte, et je crois que je ne le saurai pas. Mais il y a un fait que je peux vérifier : je n’ai jamais regretté de l’avoir eue sous la main. Aucune des fois où elle est revenue toute seule ne m’a laissée plus mal qu’avant.

Alors je la garde, sans en faire une méthode. Et je remarque que si je devais m’en fabriquer une aujourd’hui, je n’y arriverais pas — celles qui tiennent sont celles qu’on a reçues et qui sont restées.

C’est peut-être à ça que servent les prières courtes de Manne : à en laisser une s’installer.