Le carnet · 13 août 2026

Le pas encore

Il y a une phrase que je ne dis jamais tout haut, mais que je pense presque chaque semaine : pas encore. Pas encore le moment de couper ce que je sais devoir couper. Pas encore celui d’écrire le message que je repousse. Pas encore celui de rester tranquille au lieu de vérifier mon téléphone pendant que je prie. J’ai toujours cru que c’était de la prudence.

Je suis tombée cette semaine sur une phrase d’Augustin qui m’a fait rire, puis beaucoup moins rire. Jeune, avant sa conversion, il raconte avoir prié ainsi : « Donne-moi la chasteté et la continence, mais pas encore » (Confessions, livre VIII). Il ne le cache pas, il l’analyse : il avait peur d’être exaucé trop vite, guéri trop tôt d’un mal qu’il préférait voir assouvi plutôt qu’éteint.

C’est exactement ma prière, en plus poli. Je ne demande jamais à Dieu de ne pas me changer. Je demande de me changer ensuite. Le résultat est le même : rien ne bouge, et j’ai en plus la conscience tranquille d’avoir demandé.

Ce qui me trouble, ce n’est pas de remettre — tout le monde remet quelque chose. C’est de l’avoir habillé en patience spirituelle. « Je ne suis pas prête », disais-je, comme si la préparation allait finir par arriver toute seule, sans le geste qui la déclenche. Augustin, lui, au moins, savait ce qu’il faisait : il nommait la manœuvre. Moi je l’avais rendue invisible à moi-même, à force de la prier proprement.

Je n’ai rien réglé ce soir. Je n’ai pas coupé ce qu’il fallait couper, ni écrit le message. Mais j’ai arrêté, pour une fois, de l’appeler de la patience. Je sais maintenant que c’est un délai que je me donne, pas un délai que Dieu m’impose. Ce n’est pas la même chose, et je crois que cette seule différence va finir par user le pas encore, à force qu’il ne puisse plus se cacher.

Dans Manne, je peux revenir chaque jour sur celui que je remets, jusqu’à ce qu’il n’ait plus où se cacher.