Amen : signification du mot qu'on ne traduit jamais

Amen ne veut pas dire « ainsi soit-il ». Ce que le mot affirme, pourquoi il vient toujours en second, et la seule bouche qui le met en premier.

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Tu l’as dit ce matin, peut-être, et tu le rediras ce soir. C’est sans doute le mot religieux que tu prononces le plus souvent, et c’est le seul que personne n’a jamais traduit. Il a traversé l’hébreu, le grec, le latin et le français sans changer d’une lettre, et il finit encore aujourd’hui presque toutes nos prières.

Un mot qu’on ne traduit pas est un mot dont on a cessé de demander le sens.

Ce que le mot affirme

On l’entend comme « ainsi soit-il ». C’est la vieille formule française, elle n’est pas absurde, et elle fait pourtant glisser le mot du mauvais côté.

« Ainsi soit-il » est un souhait : que cela arrive, pourvu que cela arrive. Or amen appartient à une famille de mots qui disent l’inverse d’un souhait. Ils disent la fermeté, ce qui tient, ce sur quoi on peut poser le pied : sûr, fiable, fidèle, digne de confiance. Dire amen, ce n’est pas demander quelque chose de plus. C’est déclarer ferme ce qui vient d’être dit.

La nuance a l’air petite. Elle change la personne qui parle. Un souhait est une demande ajoutée à la prière, et donc une prière qui recommence au moment où elle devrait finir. Amen n’ajoute rien : il tient ce qui précède.

Il faut que quelqu’un ait parlé avant

Regarde où le mot se trouve dans la Bible, et surtout ce qui l’entoure. Sa plus forte concentration tient en douze versets d’affilée, au chapitre 27 du Deutéronome. Douze sentences sont prononcées à voix haute devant tout un peuple, et douze fois la même réponse revient.

Maudit soit celui qui méprise son père et sa mère. Et tout le peuple dira : Amen.

Deutéronome 27.16 (Segond 1910)

Remarque qui dit quoi. Ce n’est pas celui qui proclame la sentence qui dit amen : c’est l’assemblée en face. Le texte prévoit deux bouches, et il donne au peuple la seconde. Bien plus tard, quand Esdras relit la loi devant ceux qui rentrent d’exil, la scène se rejoue dans les mêmes termes.

Esdras bénit l’Éternel, le grand Dieu, et tout le peuple répondit, en levant les mains : Amen. Amen.

Néhémie 8.6 (Segond 1910)

C’est la règle du mot, et elle vaut partout ailleurs : amen renvoie à une parole déjà prononcée. Il ne lance rien, il ne pose rien, il n’existe pas tout seul. Essaie de le dire sans que rien ne précède, tu verras qu’il n’y a pas de phrase.

Un cas semble faire exception. Chez Jérémie, un autre prophète annonce publiquement que l’exil sera court, et Jérémie lui répond en commençant par ce mot.

Jérémie, le prophète, dit : Amen. Que l’Éternel fasse ainsi.

Jérémie 28.6 (Segond 1910)

Le mot ouvre bien la phrase, mais il n’ouvre rien du tout : il répond à ce que l’autre vient d’annoncer. C’est encore un second mot, posé en première position.

La seule bouche qui le met vraiment en tête

Il existe pourtant un endroit, un seul, où le mot ne renvoie à aucune parole antérieure. C’est quand Jésus parle, et le lecteur français ne peut pas le voir, parce que c’est le seul endroit où le français a traduit.

En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole, et qui croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle.

Jean 5.24 (Segond 1910)

Le mot rendu ici par « en vérité » est amen. Près de quatre-vingts versets des évangiles portent cette formule, sous la forme simple chez Matthieu, Marc et Luc, sous la forme doublée chez Jean. À chaque fois, elle vient en tête, avant la phrase, et elle ne confirme donc pas ce qu’un autre a dit : elle garantit d’avance ce que celui qui parle va dire. On ne lui connaît pas d’équivalent dans l’usage de son temps.

Le renversement est complet. Le mot par lequel une assemblée confirme la parole d’un autre devient, dans cette bouche, une garantie posée avant même que la phrase existe. L’Apocalypse en tire la conséquence la plus nette qu’on puisse en tirer, et fait du mot un nom propre.

Voici ce que dit l’Amen, le témoin fidèle et véritable.

Apocalypse 3.14 (Segond 1910)

Ce que ça change quand tu le dis

Rien de tout cela ne rend le mot compliqué. Cela déplace seulement ce qu’on croit être en train de faire en le prononçant.

Tu ne demandes pas une faveur supplémentaire. Tu déclares que ce que tu viens de dire, ou ce que quelqu’un vient de dire pour toi, tient. C’est pour cette raison que le mot ferme aussi bien le Notre Père qu’une doxologie comme le Gloire au Père, qui ne demande rien du tout : on peut tenir ferme une louange comme on tient ferme une demande. Paul dit la même chose en une ligne, à propos des promesses de Dieu.

c’est pourquoi encore l’Amen par lui est prononcé par nous à la gloire de Dieu.

2 Corinthiens 1.20 (Segond 1910)

Une chose à essayer, puisque le mot demande deux bouches. La prochaine fois que tu pries à voix haute avec quelqu’un, à table, au chevet de quelqu’un, ne ferme pas toi-même. Arrête-toi à la fin de ta phrase et laisse le silence. Le mot appartient à celui qui écoute, et c’est très différent de l’entendre arriver que de le dire soi-même. Comme la pause des psaumes, c’est un mot qui n’a besoin que d’un peu de place pour se faire comprendre.

Questions fréquentes

Que veut dire Amen ?

Le mot appartient à une famille sémitique qui dit la fermeté, ce qui tient, ce sur quoi on peut s'appuyer : sûr, fidèle, digne de confiance. Dire amen, ce n'est donc pas demander que quelque chose arrive, c'est déclarer ferme ce qui vient d'être dit. C'est le seul mot de la prière qui ne parle pas de Dieu ni à Dieu : il porte sur les paroles qui précèdent.

Amen veut-il dire « ainsi soit-il » ?

C'est la vieille traduction française, et elle fait glisser le mot du mauvais côté. « Ainsi soit-il » est un souhait, une demande de plus ajoutée à la prière. Amen n'ajoute rien : il confirme. La différence se sent quand on essaie les deux à voix haute, à la fin d'une prière qui n'a rien obtenu.

Pourquoi ne traduit-on jamais le mot amen ?

Parce qu'il a traversé l'hébreu, le grec, le latin et le français sans jamais être remplacé, dans les prières comme dans la Bible. Il y a pourtant un endroit où le français le traduit, et personne ne le remarque : les phrases de Jésus qui commencent par « en vérité, je vous le dis ». Là, le mot d'origine est amen, et Segond l'a rendu.

Où se trouve le mot amen dans la Bible ?

Dans la traduction Segond 1910, cinquante-huit fois, de la loi de Moïse à la dernière page de l'Apocalypse. La plus forte concentration tient en douze versets consécutifs, au chapitre 27 du Deutéronome, où c'est le peuple entier qui répond. Quatre amens doublés ferment les quatre premières sections du livre des Psaumes.