Prier pour quelqu'un qui m'a fait du mal

Prier pour quelqu'un qui a fait du mal n'est pas pardonner : c'est demander son bien. Une prière, Matthieu 5.44, et ce que ce geste ne demande pas.

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Il y a des noms qu’on porte sans l’avoir décidé. On ne les cherche pas : ils reviennent. Au volant, sous la douche, à l’instant précis où le sommeil allait venir. Et le jour où l’on se demande s’il faudrait prier pour cette personne-là, quelque chose se cabre immédiatement.

C’est bon signe. Cela veut dire que tu as compris ce qui est demandé, et que tu ne l’as pas encore rabaissé à un exercice de gentillesse.

Ce qui est demandé, exactement

La phrase est connue au point d’être devenue inoffensive. Il vaut la peine de la relire lentement.

Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent.

— Matthieu 5.44 (Segond 1910)

Remarque ce qui n’est pas dit. Il n’est pas dit de leur trouver des excuses, ni de comprendre leur enfance, ni de reprendre contact. Il n’est pas dit de ressentir quoi que ce soit — le verbe aimer, ici, ne désigne pas une émotion mais un vouloir, une direction prise à leur égard. Il n’est pas dit non plus que ce sera réciproque : la phrase suppose au contraire que l’autre continue.

Ce qui est demandé tient en un geste, et il est précis : que leur bien passe par toi. Qu’ils aient, quelque part dans ta vie intérieure, un endroit où on leur veut du bien plutôt que du mal — et que cet endroit soit ta prière.

Ce n’est pas la même chose que pardonner

On confond les deux, et c’est ce qui décourage. Pardonner, c’est renoncer à une dette : cesser d’attendre l’aveu, l’excuse, le paiement. C’est un travail de libération, et il se joue entièrement de ton côté — c’est ce dont parle la page sur pardonner à quelqu’un qui ne s’excuse pas.

Prier pour cette personne va un cran plus loin. Ce n’est plus seulement cesser de vouloir qu’elle paie : c’est vouloir qu’elle reçoive. Le premier geste te rend ta liberté ; le second lui donne quelque chose. On peut avoir pardonné depuis longtemps sans jamais avoir fait le second.

L’ordre n’est d’ailleurs pas obligatoire. Il arrive qu’on intercède avant d’avoir pardonné — qu’on demande le bien de quelqu’un à qui l’on en veut encore. Ce n’est pas de l’hypocrisie : c’est souvent par là que le reste commence à bouger.

Une prière pour quelqu’un qui m’a fait du mal

Voici une prière écrite pour cette page. Elle ne suppose pas que tu sois sincère.

Seigneur, je Te parle de quelqu’un que je n’aurais pas choisi de Te confier. Tu sais ce qui a été fait, et je ne viens pas Te dire que ce n’était rien. Je Te demande son bien — et Tu entends bien que je le demande sans encore le vouloir. Donne à cette personne ce dont elle a besoin, même si ce n’est pas ce que je souhaiterais. Et garde-moi de me servir de cette prière pour me donner le beau rôle.

Le dernier vers n’est pas une précaution de style. C’est le piège principal de cette prière : elle peut très bien servir à se hisser au-dessus de l’autre — moi, je prie pour lui — et devenir une manière plus fine de garder l’avantage. Une prière qui te rend supérieur n’est pas encore la bonne.

Attention aussi aux demandes déguisées. Qu’elle comprenne ce qu’elle a fait. Qu’elle regrette. Qu’elle revienne me parler. Toutes ces demandes te concernent, pas elle. Demander le bien de quelqu’un, c’est renoncer à en écrire le contenu. Tu ne sais pas ce dont cette personne a besoin ; c’est précisément pour cela que tu la confies.

Là où cette prière n’a rien à faire

Ce geste vaut entre égaux — jamais là où tu as peur. S’il y a emprise, menace, violence, ce texte ne s’adresse pas à toi et ne doit pas te retenir une minute de plus. Prier pour quelqu’un n’a jamais voulu dire rester à sa portée, se taire, ni renoncer à se protéger. La mise à distance n’est pas un manque de charité : c’est souvent la condition pour qu’une prière redevienne possible, un jour, de loin.

En France, le 3919 écoute et oriente, gratuitement et anonymement, 24h/24 — y compris les proches qui s’inquiètent pour quelqu’un. Ce n’est pas un numéro d’urgence : en cas de danger immédiat, c’est le 17 ou le 112.

Bénir, même sans le penser

Reste la question pratique : par où commencer, un soir ordinaire, quand le nom remonte.

Bénissez ceux qui vous persécutent, bénissez et ne maudissez pas.

— Romains 12.14 (Segond 1910)

Bénir, littéralement, c’est dire du bien. Paul ne demande pas d’en penser, il demande d’en dire — et il ajoute, comme s’il connaissait la suite, ne maudissez pas. Entre les deux se trouve la marge de manœuvre réelle : la plupart du temps, on ne choisit pas ce qu’on ressent, mais on choisit ce qu’on prononce.

Une piste concrète, et une seule. Ce soir, ajoute ce nom à la fin de ta prière, en une phrase : Seigneur, je Te confie N., donne-lui ce dont elle a besoin. Rien d’autre. Pas de contexte, pas de plaidoirie, pas d’inventaire de tes progrès. Certains soirs, tu le diras à contrecœur ou en serrant les dents, et cela comptera autant. C’est le même geste que porter un proche devant Dieu, appliqué au nom qui ne devrait pas y être.

Ce nom-là ne quittera peut-être jamais ta liste. Mais il cessera peu à peu d’y être le seul qu’on nomme sans rien vouloir lui donner.

Questions fréquentes

Faut-il vraiment prier pour ses ennemis ?

C'est une demande explicite de Jésus, et l'une des plus rudes : « priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent » (Matthieu 5.44). Elle ne réclame ni sentiment, ni réconciliation, ni retour de l'autre — seulement que tu demandes son bien devant Dieu. Beaucoup commencent en le disant sans le penser, et c'est un vrai commencement.

Quelle différence entre pardonner et prier pour quelqu'un ?

Pardonner, c'est renoncer à une dette : cela se joue de ton côté et te rend ta liberté. Prier pour quelqu'un, c'est aller un cran plus loin — désirer activement son bien, y compris ce qui ne t'arrange pas. On peut avoir pardonné sans jamais avoir intercédé ; et il arrive qu'on intercède avant d'avoir pardonné.

Que demander pour quelqu'un qui m'a blessé ?

Son bien, sans le détailler. Évite les demandes qui te servent — qu'elle comprenne, qu'elle regrette, qu'elle revienne. Une phrase suffit : « Donne-lui ce dont elle a besoin. » Tu ne sais pas ce que c'est ; ce n'est pas à toi de l'écrire.

Et si je n'y arrive pas du tout ?

Dis-le tel quel : « je n'y arrive pas, et je Te la nomme quand même. » Nommer quelqu'un devant Dieu sans rien ressentir reste une prière entière. Ce qui compte n'est pas l'intensité d'un soir, mais le fait de redire ce nom demain.